Hänsel et Gretel, Cendrillon, Le Petit chaperon rouge, Blanche-Neige, Le Vaillant petit
tailleur: les noms des plus célèbres contes des frères Grimm nous rappellent le souvenir de récits bien connus, l'album sur lequel le seul nom de
Grimm, dans l'enfance, constituait un sésame vers un monde de châteaux-forts, de forêts, de princesses, de magiciennes, de lutins. Quand on voyage en Allemagne,
dans la région des frères Grimm, on s'aperçoit soudain que le recueil ne nous était peut-être pas aussi bien connu: Raiponce, Rumpelstolzchen, par exemple, sont des contes
célèbres là-bas qui restent ignorés en France. Cette session de rattrapage qui a occupé en partie mon été Allemand, et un peu au-delà, n'est pas cependant seulement un retour dans l'enfance, mais
un vrai plaisir littéraire, et un plaisir d'adulte. Si les enfants sont les premiers auditeurs de ces contes, ce que j'ai pu vérifier pour son plaisir et pour le mien avec Cléanthe junior, c'est
en adulte aussi qu'on jouit de ces textes, dont la langue, l'art de conduire le récit sont d'abord admirables.
La question la plus importante que j'en retire me semble être celle du passage de l'oral à l'écrit. Car avant d'être réunis dans cette édition des Contes de l'enfance et du foyer, les contes ont existé. Ils ont animés un imaginaire populaire, dont l'intéressant est par ailleurs qu'il n'est pas un bloc monolithique. Quand les frères Grimm les recueillent certains ne sont des contes allemands que depuis une époque relativement récente, emportés dans leurs bagages en quelque sorte par les huguenots qui sont venus s'installer en Hesse du nord, sous la protection des princes, et ont donc transportés les histoires qui animaient leurs veillées de France jusqu'en Allemagne. Mais quand les frères Grimm les recueillent, ils deviennent une matière littéraire. On pourrait rechercher en vain je crois les vraies traces d'oralité dans les textes des deux frères, ou alors il s'agit d'une oralité feinte, une sorte de réinvention artificielle de l'oralité, telle l'intervention d'un narrateur qu'on retrouve dans la plupart des textes romantiques contemporains, une dynamique du texte donc, plus qu'un mime des conditions dans lesquelles se dit ce genre de récits. Devenus textes littéraires, ces contes vont en inspirer d'autres, ou d'autres pratiques, en Russie par exemple ou en Scandinavie. Et en même temps imposer peut-être une forme de narration.
Dès la première phrase souvent tout est dit:
"Il était une fois un homme et une femme qui désiraient avoir un enfant depuis longtemps déjà, mais en vain." (Raiponce),
"Il y eut un jour, dans un pays, une grande plainte au sujet d'un sanglier qui ravageait les champs des paysans, qui tuait le bétail et qui éventrait les gens avec ses défenses." (L'os qui chante),
"Après qu'Adam et Eve eurent été chassés du paradis, ils durent se construire une maison sur une terre infertile et manger leur pain à la sueur de leur visage." (Les enfants inégaux d'Eve).
Chacun de ces contes développe, à sa manière, un récit destiné à dépasser ce désir ou conflit initial. On comprend
que les frères Grimm aient pu croire, même s'il entre une grande part de fantasme là dedans, que travailler la matière des contes c'était remonter au fondement de la littérature, que ces
grammairiens aient cru trouver dans les contes l'équivalent d'un fond d'expressivité premier, populaire, une sorte de génie littéraire initial. Leur "réécriture" semble destinée à rendre le
lecteur attentif à ce fait.
Dans la plupart de ces contes, point de créatures fabuleuses. Il y a une inscription fréquente de ces histoires dans la terre de Hesse, ce petit coin du centre de l'Allemagne d'où les frères Grimm ont tiré leur matière narrative, une ambition réaliste manifeste. Trois types de textes composent ces contes: les contes fabuleux, qui sont souvent ceux que nous avons retenus; des histoires d'édification chrétienne; et des fables mettant en scène des animaux.
J'avais remis depuis plusieurs années cette lecture, faute d'une édition vraiment satisfaisante en français. C'est chose faite grâce à celle de Natacha Rimasson-Fertin, qui publie l'intégralité des 201 contes, auxquels sont joints les textes que Jacob et Wilhelm Grimm ont supprimé dans la dernière version de leur recueil, et un appareil critique précieux, qui résume en particulier les commentaires des deux frères sur chacun de ces contes.
(Retour d'Allemagne, épisode 4)
Ada est une adolescente précoce, comme l'héroïne de Nabokov à laquelle
elle nous fait souvent penser. Intelligente, cultivée, volontiers agressive (elle a été renvoyée de son précédent lycée, parce qu'elle a agressé l'un de ses camarades avec un poing américain),
elle partage son temps entre sa vie à la maison (où elle doit s'enfermer dans la salle de bain ou les toilettes pour lire à l'abris d'une mère envahissante) et son temps au lycée, institution
privée des bords du Rhin, à Bonn, réservée aux enfants de la haute-société en difficulté scolaire. Là, elle se livre à des joutes verbales, véritables duels intellectuels, avec certains de ses
professeurs. Et fréquente un groupe de hard rock, elle dont l'un des membres est amoureux. L'arrivée d'Alev, mi-égyptien, un quart français, de trois ans son aîné, manipulateur adepte de la
théorie des jeux, dont il cherche à se faire un bréviaire de vie, et la fascination qu'il exerce sur la tout jeune fille, vont être la cause justement d'une étrange manipulation, dont va être
victime leur professeur d'allemand, polonais revenu du monde de derrière le rideau de fer et adepte du livre de Musil, L'Homme sans qualités. Mais quand le jeu est lancé, qui peut être
dit le jouet des autres? Et le maître du jeu n'est-il pas tout simplement un joueur comme les autres, que menace à tout moment l'alliance possible des autres joueurs contre sa potentielle
domination?


Primo LEVI, Si c'est un
homme



Derniers Commentaires