Histoire et théorie de l'art

Samedi 14 mars 2009

Courbet réaliste? L'histoire de l'art du XIXème siècle aime à abuser de ces raccourcis simplificateurs. Et le public, conforté par l'organisation de nos musées nationaux (pour se faire par exemple une idée de l'extraordinaire effervescence artistique du XIXème, il faudrait passer plusieurs journées à courir du Louvre, qui est d'abord un musée des Beaux-arts, organisé par écoles, à Orsay, qui privilégie la présentation historique et n'a guère le soucis d'établir des ponts entre des artistes qu'il isole dans des salles différentes), le public donc retient souvent de ce siècle, quelques grandes catégories auxquelles il identifie habituellement le nom des grands artistes. Courbet serait donc le représentant du mouvement réaliste, un nom à graver au-dessus de l'entrée de la salle consacrée, dans les musées, à l'exposition du réalisme. D'autant que Courbet présente un avantage, en regard des écrivains du mouvement qui, eux, ont toujours refusé le qualificatif (on connaît la mauvaise humeur de Flaubert devant le mot de Champfleury), puisque non seulement il l'accepte, mais que parfois il en rajoute, recouvrant par ses discours et celui de ses amis (Proudhon, Castagnary, etc...) la compréhension d'une oeuvre qui, au-delà du simple rendu d'une réalité, a su explorer les grandes oeuvres du passé et s'ouvrir à la manifestation d'une sensiblité très profonde.


C'est l'intérêt de la monographie de Bruno Foucart que de savoir remettre l'oeuvre à sa place. Peintre du laid ou de l'ignoble? ou bien républicain bafouant les stupres du second Empire, socialiste glorifiant la peine du travailleur? Ce sont les qualificatifs de l'époque. L'oeuvre, elle, nous dit, en deçà des discours, qu'il y a, à côté du républicain sincère, un peintre qui n'a cessé sa vie durant de copier les grands maîtres, l'artiste de nus superbes, à l'intense suggestion érotique, de scènes de chasse où éclate l'amour de la vie animale, de paysages qui sont autant de plongées dans le sein de la nature, bref l'un des grands peintres lyriques du XIXème siècle.


De L'après-dînée à Ornans et de l'Enterrement, on retient le refus de toute idéalisation. Courbet, d'abord, est un oeil, un homme qui su, dès le départ, affirmer sa manière forte en se distinguant à la fois d'Ingres (l'idéalisation du trait) et de Delacroix (celle de la couleur), renvoyant donc dos à dos les débats de l'époque entre partisans de l'histoire et romantiques, entre dessinateurs et coloristes. Mais est-ce pour autant un artiste qui ne pense pas? Sans doute pas. L'organisation de l'espace dans l'Enterrement, les citations de la peinture espagnole, la présence de certains motifs tel que le crâne au bord de la tombe, cette présence à la fois de la matérialité, de la lourdeur des corps et du passé de la peinture qui feront également la manière d'un Manet, sont les éléments d'une méditation sur l'humain et la destinée humaine.


Passant ainsi d'oeuvre en oeuvre, Bruno Foucart se montre habile à reconstituer les principes de ce qu'on peut bien appeler un grand art: la rupture avec les habitudes visuelles, un réalisme qui est d'abord un retour à l'essentiel, une réforme, un « décapage » du regard, le goût pour une certaine naïveté des compositions. En même temps, on remarquera, à rebours de l'engagement politique de Courbet, la quasi absence dans son oeuvre des tableaux peignant le monde urbain ou la condition laborieuse. Le plus intéressant vient sans doute des passages où est présentée la thèse d'un Courbet lyrique. Le nu, l'autoportrait et le portrait, les scènes de pêche et de chasse, les natures-mortes, par exemple, sont l'occasion de suggestifs commentaires. J'en retiens en particulier ce moment où Bruno Foucart tente d'établir un parallèle entre ces plongées jusqu'au sein de la nature, dans l'intimité humide d'où jaillit la rivière, des représentation de la source de la Loue, petite rivière du Jura, qui coule à Ornans, le village natal de Courbet, et le tableau bien connu de L'Origine du monde.


Par Cléanthe
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Jeudi 12 mars 2009

On connaît ordinairement d'André Chastel les grandes fresques de vulgarisation artistique brossant d'un trait sans concession et synthétique l'histoire de l'Art italien, sa spécialité, ou celle de l'Art français, oeuvre tardive que la mort laissa inachevée. Ceux qui sont plus âgés que moi se souviennent peut-être de ses chroniques publiées dans Le Monde. Mais on passe souvent à côté de ses articles à l'objet en apparence spécialisé, mais où s'exprime vraiment la manière du grand historien de l'art. Pendant des années, André Chastel s'est intéressé à Palladio. Palladiana est le recueil de ses articles.


Il faut accepter d'entrer dans le détail d'une oeuvre et rendre sa part à la précision historique. Telle pourrait être la leçon du très beau livre d'André Chastel que vous apprécierez forcément si vous avez aimé vous aussi vous promener de villa en villa dans la campagne de Vénétie ou laisser traîner vos pas dans la suggestive ville de Vicence.


Il serait un peu laborieux cependant d'énumérer ici chacun de ces articles. Mais le détail en est pénétrant. On pourrait résumer les thèses de Chastel à une série de mises au point, un peu dans le genre du livre sur Mona Lisa dont je rendais compte il y a quelques mois, des coups de gueule si l'on veut, enrichissant la représentation que nous pouvions nous faire de cet artiste majeur non seulement dans l'histoire de l'architecture italienne, mais pour son influence au-delà en Europe. Le premier article, intitulé tout simplement Andrea Palladio, est symptomatique de la méthode d'André Chastel: l'historien s'y attache à définir ce qu'il en est véritablement du classicisme de Palladio, mesurant au passage le retentissement ambigu de l'artiste en France, de la fin du XVIème siècle à l'aube du XIXème. Car il y a plusieurs façons d'être classique. L'antique, chez Palladio, n'est jamais une rêverie archéologique ou culturelle, mais un manifeste pour une architecture moderne. Ainsi s'explique sans aucun doute les modification du goût palladien de Jacques Androuet Du Cerceau, qui l'admire, à Mansart, incarnation pourtant du classicisme français, qui l'ignore, et jusqu'à Ledoux qui y trouve la grammaire d'un langage utile pour rompre avec les formules classicisantes sclérosées du XVIIème siècle.


Le deuxième article, procédant lui aussi du détail, s'interroge sur la curiosité d'un art intimement régional (vénitien, ou plus exactement vénète, puisque Palladio ne trouva jamais sa place à Venise, dont le vocabulaire architectural est toujours demeuré médiéval) ayant bénéficié d'une extension cosmopolite (le palladianisme britannique et américain du XVIIIème siècle). Les articles suivants permettent par exemple de définir certaines caractéristiques de l'art de Palladio (la composition en fugue, le goût de la complication et de la transformation, Rome réinterprétée à la vénitienne), d'éclaircir la question des rapports de l'architecte avec le maniérisme, commentant notamment le rôle qu'il joua dans l'organisation des fêtes religieuses et politiques, son goût pour la scénographie, art éphémère, mais dont la leçon continue à s'exprimer dans le teatro olimpico de Vicence.


Mais ce sont deux passages en particulier qui se montrent les plus convaincants. Le « nu » de Palladio est sans doute l'article le plus important du recueil. En mettant en évidence la prédilection de Palladio pour les surfaces simples, nues, sans ornement sculpté ni pictural, telle qu'on l'a lit notamment à l'intérieur des édifices religieux, André Chastel sait faire surgir le portrait d'un homme épris de simplicité et d'humilité, de dépouillement. C'est ce que j'admire chez Chastel: cette capacité à nous faire, en quelques mots, toucher les principes d'un grand art. Le lisse, la blancheur permettant à la lumière de ruisseler sur le nu des murs clairs, des édifices conçus comme des blocs homogènes, lumineux, et jusqu'à l'ennoblissement des demeures civiles par transposition des techniques des édifices religieux: tout ceci mérite d'être lu tel que l'évoque Chastel. C'est la leçon d'un historien qui a d'abord beaucoup fréquenté les oeuvres, un homme de grande sensibilité ayant su se laisser émouvoir par elles. Si l'on aime donc cette manière de parler de l'art et de nous rendre intelligent en même temps que de développer notre capacité à ressentir les oeuvres, on lira avec grand plaisir l'autre article important du recueil: Palladio et l'escalier. Dans ce texte, toute la manière d'André Chastel s'exprime avec brio, qui nous apprend à concevoir à sa juste mesure cette forme méprisée de l'art de Palladio, en regard des exemples français prestigieux de Blois ou de Chambord, mais qui a été aussi une question italienne, bien que l'Italie la pose à sa manière (Michel-Ange au Capitole), et nous donne les moyens de situer les différentes solutions inventées par Palladio (escamotage de l'escalier intérieur, escaliers extérieurs traités comme de simples rampes, goût momentané pour la forme ovale) dans l'histoire d'une structure dont André Chastel nous dit qu'elle est le facteur dynamique de l'architecture occidentale jusqu'à la tour Eiffel (qui le remplacera par l'ascenseur).


Au final, on pourrait résumer les mises au point d'André Chastel à deux principes. Il faut d'abord se garder de confondre Palladio et le palladianisme, mouvement à lier à la diffusion du néo-classicisme en Europe, qui dit quelle a été l'influence durable du grand vénitien, mais en méconnaît le caractère justement proprement vénitien et méditerranéen. Il faut se garder aussi de concevoir un Palladio trop « solaire », abstrait, romain, en oubliant que le retour à l'antique, chez lui, est davantage le stimulant d'un parti-pris résolument moderne d'adaptation des formes architecturales aux conditions de vie nouvelles de la société vénitienne de son temps. En ressituant donc l'artiste dans son contexte, Chastel nous permet d'aborder des questions qu'avaient fait oublier l'image d'un Palladio abstrait: où se situe exactement Palladio entre Rome et Venise? Quelle est la part des préoccupations maniéristes dans un art qui, à première vue, n'a rien de l'expression maniériste? Quelle place occupent dans cet art l'ostentation, la parade, le cérémonial, le théâtre?


Par Cléanthe
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Mardi 2 décembre 2008

Avez-vous déjà essayé de vous rendre au Louvre pour y admirer La Joconde? Vous savez alors ce qu'il faut jouer pour gagner peur-être une minute ou deux de face à face avec la célèbre dame de Léonard, une rencontre du reste parfois décevante, que vous ne vous expliquez pas, vu que vous avez tant aimé par ailleurs tout ce que Léonard a peint. Si c'est votre portrait que je fais, ce livre est pour vous! Il pourrait s'intituler Mona Lisa, ou la généalogie d'un mythe. Car c'est bien d'un mythe qu'il s'agit: La Joconde, qu'en raison de son succès nous ne regardons plus. Entendez: que ne savons plus regarder. Ou dont le succès justement, comme nous l'explique André Chastel, est fondé sur un malentendu.


Pour retrouver l'œuvre, André Chastel décide de remonter en deçà de ce mythe, au moment où Mona Lisa n'est pas encore l'objet de consommation culturelle, de divagation, d'admiration bébête ou bien de dérision espiègle que nous connaissons, et d'en suivre l'élaboration. La lecture de ce livre est un pur moment de plaisir, puisqu'il donne à la fois à s'amuser avec une icône, un mythe, et qu'en même temps on y reçoit la leçon magistrale d'un des plus grands historiens de l'art. Sûr de sa méthode, André Chastel se plait à faire jouer l'histoire contre le fantasme. Et on prend plaisir avec lui à ce récit qui rend intelligent, ce démontage généalogique de la constitution d'un mythe:


Au départ, c'est-à-dire en un temps presque contemporain à l'élaboration du tableau, il y a le prestige, dont jouit d'abord l'œuvre de Léonard auprès des peintres, des graveurs, ceux par qui à l'époque se fait la diffusion des œuvres: c'est la maîtrise technique dont Léonard fait preuve, ainsi que la difficulté d'en produire des copies satisfaisantes qui a d'abord étonné. Pas de gravure antérieure au XIXème siècle; des copies peintes, mais forcées, maladroites. Ainsi La Joconde a acquis la réputation d'un tableau unique, ce qui a pu servir de terreau jusqu'à une véritable idolâtrie.


C'est au Romantisme qu'il revient d'orchestrer cette vénération de l'œuvre. Beckford, Griffith, Swinburne contribuent à créer le mythe d'un Léonard peintre de figures énigmatiques. Walter Pater l'articule au mythe de la femme fatale, fait du tableau une fiction poétique, une fable symbolique, onirique. Ce n'est plus de la peinture, c'est de la littérature!


Le XXème siècle marque le passage du mythe littéraire au mythe populaire. Avec lui s'ouvre l'ère du kitsch: Mona Lisa devient un objet de consommation, reproduit en série, donnant matière à cartes postales ou à caricatures. Un objet de subversion aussi (Picabia, Duchamp, Léger, …). Pourquoi cette mutation? Comment le tableau de Léonard, jusque là objet d'admiration pour les artistes ou de vénération dans le goût romantique, a-t-il franchi le pas de la culture de masse? La faute en est à un fait divers! Le vol du tableau en 1911 puis sa réapparition, à Florence, deux ans plus tard, ont fait entrer Mona Lisa en première page des journaux. A partir de cette date, son destin se confond avec celui de toutes les vedettes: utilisation publicitaire, protection rapprochée, romans populaires la mettant en scène, tout cela la star l'a connu, à l'instar des stars vivantes, ces figures fabriquées par les media, pour un autre règne qu'artistique ou culturel, et promis à la consommation de masse.


Évidemment, les excès de cette «culture» de masse appellent une réaction, qui ne tarde pas à se manifester. C'est l'ère du soupçon! Dès les années 1910, Bernard Berenson et Roberto Longhi, c'est-à-dire deux des plus grands historiens de l'art de l'époque, expriment leurs réserves quant au génie de Léonard. Par la suite, les interrogations vont porter sur la légende de Mona Lisa, ou l'identité du personnage: un travesti? Un autoportrait? L'histoire de l'art universitaire n'est pas moins inventive sur ce point que tous les feuilletons qui ont nourri la culture populaire!


Sans doute faut-il faire le deuil du mythe de La Joconde. Mais il y a d'autres façons que celles décrites à l'instant. C'est ce dont s'efforce de nous convaincre André Chastel, dans sa conclusion, qui permet, en-deçà du mythe, de retrouver l'œuvre. Mona Lisa, c'est d'abord ce tableau peint, autour de 1508, à un moment où le sourire devient une particularité vincienne – un sourire d'un type nouveau, qui n'est plus le sourire du Quattrocento florentin, par lequel s'exprimait la transparence de l'âme, mais un sourire d'attente, d'opacité, procédant d'une froideur calculée. Ce tableau est un point d'aboutissement des travaux accomplis par Léonard sur les mouvements expressifs, gli accidenti dell'uomo.


On savait bien, avant de lire Chastel, que l'histoire d'une œuvre, en art, est l'histoire des regards portés sur elle. Mais peut-être parce que la peinture, qui est affaire de regards, donne l'illusion au spectateur d'avoir les yeux directement plongés sur elle, on avait oublié que l'interprétation des œuvres dont nous héritons spontanément de notre histoire, de notre culture, peut conduire jusqu'à nous retirer la possibilité d'admirer les œuvres justement qu'elles exhibent devant nous dans le même temps comme des objets dignes d'admiration. Quand je regarde La Joconde, qu'est-ce que je vois? Le tableau de Léonard, dont Chastel m'apprend à retrouver ce qu'il exprime de recherches raffinées, ou une construction fantasmatique dont je n'ai pas les moyens même de reconnaître l'histoire? Et si ce tableau me déçoit, est-ce parce qu'il est décevant, vraiment, ou parce que les contresens dont j'hérite ne me laissent plus la possibilité d'être ému par lui? Pour cela, il faudrait procéder à une réforme radicale du regard. Réforme à quoi l'historien de l'art travaille dans le livre de Chastel, même si on ne doit pas oublier la conclusion amère sur quoi finit le livre: le mythe de la Joconde est l'expression d'un écart qui va croissant entre la consommation «culturelle» et la réflexion critique. «Et nous ne sommes pas près d'en voir la fin.»


Un livre à lire absolument.



Par Cléanthe
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