La formation de la société moderne, la représentation des complexités
sociales. Telle est la question du roman réaliste. On croit souvent que le réalisme est une pure et simple copie du réel, un effort pour donner la représentation vraie de ce qui est. Cette
ambition a été battue en brèche par tous ceux qui - nouveau roman ou nouvelle critique - ont insisté, à partir des années 1960, sur la part construite, arbitraire d'une telle entreprise.
L'intérêt de l'essai de Jacques Dubois est de nous donner à dépasser ces critiques en restant attentif à ce qu'elles ont révélé d'intervention de l'art dans le projet réaliste. D'abord, la grande
affaire du réalisme n'est pas la réalité, mais le social. Un social exploré, à rebours de ce qu'on aurait pu croire, par le moyen de la fiction - une fiction que le romancier réaliste assume,
donnant toute sa part au symbolique, au fantasme, au romanesque, à la figuration d'actions individuelles héroïques et idéalisées. Une première partie est consacrée à définir des constantes, la
constitution d'une "théorie" du roman. Dans une seconde partie, Jacques Dubois distingue huit auteurs, et par le moyen de huit monographies dresse une histoire du projet réaliste et cherche à en
penser les différences.
Qu'est-ce que le réalisme? Moins une école ou une esthétique qu'une communauté de projet: tous s'attachent à démonter, par le moyen du roman, la mécanique sournoise ou violente de la socialité. Plus que reproduction, le roman réaliste est instrument de connaissance, champ d'expérimentation. Comme pour tout projet de ce type, il y a bien sûr une visée totale ou totalisante du roman réaliste: d'où l'attention apportée aux détails qui sont non seulement le désir de dire une réalité inépuisable par le moyen de l'écriture, mais surtout, parce que ces détails sont pris dans leurs relations avec une socialité dont ils sont comme autant de signes, la volonté de révéler tout un continent que la littérature avait jusqu'alors négligé: la personnalité d'un homme, ses ambitions cachées, sa situation sociale se dit bien davantage par tous ces objets, vêtements, etc. qu'il réunit autour de lui, son cadre habituel de vie. Ce désir de totalité, c'est aussi ce qui impose cette forme du cycle ou du vaste ensemble romanesque qu'on retrouve chez plusieurs des écrivains réalistes: la Comédie Humaine, les Rougon-Macquart, ou même la série policière, par exemple des Maigret.
Bien sûr, le réalisme, ce sont aussi des techniques, la conquête de nouveaux moyens d'écriture: "croisement des registres métaphoriques" (le commerce, l'église, le désir sexuel, à quoi sont familiers les lecteurs de Zola), "description impressionniste, riche des moments et des nuances de la sensation" ou bien encore "description en mouvement, suivant le cours d'une marche, d'un déplacement", qui rendent la durée visible, "recours à l'indirect libre". Toutes ces techniques ont un objectif commun: trouver un moyen d'articuler liberté et nécessité, donner la sensation de l'existence humaine dans un univers - celui du réalisme - hautement déterministe, puisque l'objectif est d'abord, on l'a vu, la connaissance de la mécanique sociale.
Les huit auteurs qui font l'objet d'une approche séparée, dans la deuxième partie de l'essai, sont Balzac, Stendhal, Flaubert, Zola, Maupassant, Proust, Céline. Simenon. Le nom de Proust et de Céline peut surprendre. Mais le propos de Jacques Dubois sait montrer ce que leur écriture doit à l'ambition réaliste. Je ne peux pas entrer ici dans le détail de chacune de ces monographies, mais on y trouvera des analyses suggestives, qui pourraient, à la rigueur, être lues séparément - de quoi nourir en tout cas l'amateur de tel ou tel de ces auteurs.
Bref, une synthèse dont je conseille vivement la lecture, même à ceux qui n'auraient pas l'habitude de la démarche critique. Jacques Dubois, professeur émérite de l'université de Liège, est visiblement un grand, un bon lecteur. Et son livre critique appartient à ceux que je préfère: ceux où la science vient relayer, amplifier le simple plaisir qu'on prend d'abord à lire.
Ce petit manuel de la collection Repères est un résumé des
travaux de sociologie sur la question de la lecture. On y trouve notamment des synthèses sur l'histoire de l'écriture et des techniques de fabrication du livre; les rapports de la lecture et du
pouvoir au regard en particulier de deux questions capitales: l'émancipation des hommes par le livre et la censure; l'apprentissage scolaire de la lecture; la répartition quantitative des
lecteurs et des pratiques de lecture; l'évolution des lieux consacrés à la lecture. Comme tout ouvrage de ce type, il comprend évidemment une bibliographie assez riche qui reprend tous les titres
des ouvrages dont les analyses sont résumées ici.
Ce livre s'adresse d'abord à ceux qui ont réuni autour d'eux plus de dix mille livres, ou qui voudraient le faire. Catégorie à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, sans
que je sache d'ailleurs si c'est vraiment d'honneur qu'il s'agit, les livres s'étant dans mon cas pour ainsi dire accumulés d'eux-même. Ma politique en la matière est plus rigoureuse que celle de
l'auteur de ce petit essai, qui avoue tout garder, puisque j'applique une loi draconienne, de ne jamais conserver de titres en double, sauf pour la valeur d'un commentaire, et que je m'efforce en
plus depuis plusieurs années de racheter systématiquement les œuvres complètes de plusieurs auteurs, dont je peux ainsi me débarrasser des volumes épars – une façon intéressante d'ailleurs
d'accroitre sa bibliothèque en réduisant le nombre de volumes! Je ne sais pas non plus si j'appartiens à la catégorie susnommée de des dix à vingt mille livres. Mais la dernière fois que j'ai
compté, j'en possédais plus de sept mille, et comme c'était il y a un moment, je peux penser qu'aujourd'hui le nombre fatidique est atteint.
Les Romantiques ont rédigé des drames,
comme les Classiques avaient écrit des comédies ou des tragédies. On se souvient que le drame romantique est né de la critique de ces formes théâtrales, au premier chef des règles, accusées
d'aliéner la liberté du créateur. Et on croit que lorsqu'on a dit que le drame romantique est une sorte de genre hybride, un peu de tragédie et de comédie mêlée, on a tout dit.





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