Histoire et théorie littéraires

Vendredi 3 juillet 2009

La formation de la société moderne, la représentation des complexités sociales. Telle est la question du roman réaliste. On croit souvent que le réalisme est une pure et simple copie du réel, un effort pour donner la représentation vraie de ce qui est. Cette ambition a été battue en brèche par tous ceux qui - nouveau roman ou nouvelle critique - ont insisté, à partir des années 1960, sur la part construite, arbitraire d'une telle entreprise. L'intérêt de l'essai de Jacques Dubois est de nous donner à dépasser ces critiques en restant attentif à ce qu'elles ont révélé d'intervention de l'art dans le projet réaliste. D'abord, la grande affaire du réalisme n'est pas la réalité, mais le social. Un social exploré, à rebours de ce qu'on aurait pu croire, par le moyen de la fiction - une fiction que le romancier réaliste assume, donnant toute sa part au symbolique, au fantasme, au romanesque, à la figuration d'actions individuelles héroïques et idéalisées. Une première partie est consacrée à définir des constantes, la constitution d'une "théorie" du roman. Dans une seconde partie, Jacques Dubois distingue huit auteurs, et par le moyen de huit monographies dresse une histoire du projet réaliste et cherche à en penser les différences.

 

Qu'est-ce que le réalisme? Moins une école ou une esthétique qu'une communauté de projet: tous s'attachent à démonter, par le moyen du roman, la mécanique sournoise ou violente de la socialité. Plus que reproduction, le roman réaliste est instrument de connaissance, champ d'expérimentation. Comme pour tout projet de ce type, il y a bien sûr une visée totale ou totalisante du roman réaliste: d'où l'attention apportée aux détails qui sont non seulement le désir de dire une réalité inépuisable par le moyen de l'écriture, mais surtout, parce que ces détails sont pris dans leurs relations avec une socialité dont ils sont comme autant de signes, la volonté de révéler tout un continent que la littérature avait jusqu'alors négligé: la personnalité d'un homme, ses ambitions cachées, sa situation sociale se dit bien davantage par tous ces objets, vêtements, etc. qu'il réunit autour de lui, son cadre habituel de vie. Ce désir de totalité, c'est aussi ce qui impose cette forme du cycle ou du vaste ensemble romanesque qu'on retrouve chez plusieurs des écrivains réalistes: la Comédie Humaine, les Rougon-Macquart, ou même la série policière, par exemple des Maigret.

 

Bien sûr, le réalisme, ce sont aussi des techniques, la conquête de nouveaux moyens d'écriture: "croisement des registres métaphoriques" (le commerce, l'église, le désir sexuel, à quoi sont familiers les lecteurs de Zola), "description impressionniste, riche des moments et des nuances de la sensation" ou bien encore "description en mouvement, suivant le cours d'une marche, d'un déplacement", qui rendent la durée visible, "recours à l'indirect libre". Toutes ces techniques ont un objectif commun: trouver un moyen d'articuler liberté et nécessité, donner la sensation de l'existence humaine dans un univers - celui du réalisme - hautement déterministe, puisque l'objectif est d'abord, on l'a vu, la connaissance de la mécanique sociale.

 

Les huit auteurs qui font l'objet d'une approche séparée, dans la deuxième partie de l'essai, sont Balzac, Stendhal, Flaubert, Zola, Maupassant, Proust, Céline. Simenon. Le nom de Proust et de Céline peut surprendre. Mais le propos de Jacques Dubois sait montrer ce que leur écriture doit à l'ambition réaliste. Je ne peux pas entrer ici dans le détail de chacune de ces monographies, mais on y trouvera des analyses suggestives, qui pourraient, à la rigueur, être lues séparément -  de quoi nourir en tout cas l'amateur de tel ou tel de ces auteurs.

 

Bref, une synthèse dont je conseille vivement la lecture, même à ceux qui n'auraient pas l'habitude de la démarche critique. Jacques Dubois, professeur émérite de l'université de Liège, est visiblement un grand, un bon lecteur. Et son livre critique appartient à ceux que je préfère: ceux où la science vient relayer, amplifier le simple plaisir qu'on prend d'abord à lire.

 

Par Cléanthe
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Mardi 31 mars 2009

Ce petit manuel de la collection Repères est un résumé des travaux de sociologie sur la question de la lecture. On y trouve notamment des synthèses sur l'histoire de l'écriture et des techniques de fabrication du livre; les rapports de la lecture et du pouvoir au regard en particulier de deux questions capitales: l'émancipation des hommes par le livre et la censure; l'apprentissage scolaire de la lecture; la répartition quantitative des lecteurs et des pratiques de lecture; l'évolution des lieux consacrés à la lecture. Comme tout ouvrage de ce type, il comprend évidemment une bibliographie assez riche qui reprend tous les titres des ouvrages dont les analyses sont résumées ici.


Je suis tombé par hasard sur ce petit livre, à la bibliothèque, tandis que j'attendais deux livres d'études sur les nouvelles d'Henry James. Comme le nombrilisme du lecteur qui fait retour sur lui-même est une activité à laquelle je m'adonne avec délectation en ce moment (voir la récente fiche sur Jacques Bonnet; j'ai par ailleurs deux autres ouvrages en cours que je picore depuis plusieurs mois: Les livres de ma vie d'Henry Miller et le Journal d'un lecteur d'Alberto Manguel), bref, je me suis dit que ce serait un bon moyen de passer une soirée. Et la Sociologie de la lecture a pris place dans mes retraits du week-end, à côté des études sur James et de plusieurs dvd de films de Fassbinder (cela, c'est pour madame Cléanthe!)


L'intérêt de l'approche sociologique est de nous faire prendre conscience que la lecture n'est pas une pratique sans modulations ni évolution. A rebours de la tendance des amoureux de la lecture que nous sommes de se prendre eux-mêmes pour norme et d'imaginer toute pratique de lecture à partir de leur exemple propre, nous voici invité ici à comprendre qu'on n'a pas toujours lu pareil, ni la même chose, ni sur le même support; et que les pratiques de lecture demeurent fort diverses selon les milieux, le niveau d'étude, ou la simple activité qu'on entreprend (le manuel de jardinage que je feuillette avec ce retour du printemps? C'est lire aussi!).


Concernant les métiers du livre, les deux auteurs nous rappellent par exemple que l'organisation de l'édition telle que nous la connaissons reste relativement récente: au cours du moyen-âge, c'étaient les lecteurs eux-mêmes qui passaient commande des ouvrages qu'ils désiraient se procurer, donc faisaient en quelque sorte figure de directeur éditorial; pendant un moment, les fonctions d'éditeur et d'imprimeur ont été confondues; le métier d'éditeur ne date que du XIXème siècle. De là à concevoir l'évolution prochaine ou seulement possible de l'édition des livres vers d'autres structures, il n'y a qu'un pas, que ne franchissent pas les auteurs, mais qui ne cesse cependant de me faire réfléchir.


L'approche strictement quantitative (IV ème partie: « Une pratique culturelle différenciée ») met en évidence un phénomène qui m'a paru préoccupant: sans doute, il faut corriger l'impression répandue d'une lente érosion de la lecture, car cette représentation oublie que l'alphabétisation, qui demeure un phénomène récent, a permis au contraire une large diffusion du livre et de la lecture; on oublie aussi souvent dans ce débat la part tenue par la toujours plus grande profusion de productions écrites différentes (on ne lit pas que des livres!). En revanche, s'il est vrai que la lecture a cru jusqu'au années 90, depuis la fin des années 90, elle tend de plus en plus à décroître. Plus inquiétant encore, cette défaveur de la lecture ne touche pas que le public fraîchement conquis: les lycéens, les étudiants issus de milieux favorisés, les adultes diplômés ont tendance, comme toute la société, à diminuer leurs lectures de livres. D'autres activités prennent le pas: la télévision, les sports, les voyages, ou la lecture des magazines. De nouveaux modes de lectures, moins continus, plus fragmentaires, apparaissent, rendant peut-être plus difficile la lecture continue de la première à la dernière ligne, comme en réclament un roman, un essai.


C'est l'une des contradictions rejoignant une question qui ne cesse de m'étonner: l'évolution culturelle et du niveau d'enseignement ne signifie pas pour autant un progrès de la culture, en particulier livresque. On lit plus. Mais à l'intérieur de cette évolution on lit moins de livres. Les bibliothèques se développent: 584 bibliothèques municipales en 1964, plus de 3000 en 2005; 10% de la population les fréquente en 1979, 18% en 2005. La part des « habitués » croit également: en 1979, 20% des inscrits fréquentent la bibliothèque au moins une fois par semaine; 58%, en 1995. Mais à l'intérieur de la bibliothèque, d'autres média trouvent leur place (c'est là aussi qu'on se rend pour consulter une revue de décoration, emprunter un dvd, écouter un cd), et la part du livre tend donc aussi à décroître, même s'il est vrai qu'un support culturel ne se construit pas contre l'autre, mais que c'est le même public qui s'intéresse au cinéma, à la musique, et qui lit des livres. Pourtant, tandis que la formation scolaire se développe, en 1997, les Français étaient 27% à n'avoir lu aucun livre au cours de l'année: ils sont 42% en 2007! Lit-on moins qu'avant? Il faut savoir faire la part entre les pratiques effectives et les déclarations. Peut-être les Français étaient-ils plus de 27%, en 1997. Mais ces chiffres signifient au moins que pour 42%, aujourd'hui, ce n'est plus gênant de déclarer à un enquêteur qu'on ne lit aucun livre.

Par Cléanthe
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Jeudi 11 décembre 2008

Ce livre s'adresse d'abord à ceux qui ont réuni autour d'eux plus de dix mille livres, ou qui voudraient le faire. Catégorie à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, sans que je sache d'ailleurs si c'est vraiment d'honneur qu'il s'agit, les livres s'étant dans mon cas pour ainsi dire accumulés d'eux-même. Ma politique en la matière est plus rigoureuse que celle de l'auteur de ce petit essai, qui avoue tout garder, puisque j'applique une loi draconienne, de ne jamais conserver de titres en double, sauf pour la valeur d'un commentaire, et que je m'efforce en plus depuis plusieurs années de racheter systématiquement les œuvres complètes de plusieurs auteurs, dont je peux ainsi me débarrasser des volumes épars – une façon intéressante d'ailleurs d'accroitre sa bibliothèque en réduisant le nombre de volumes! Je ne sais pas non plus si j'appartiens à la catégorie susnommée de des dix à vingt mille livres. Mais la dernière fois que j'ai compté, j'en possédais plus de sept mille, et comme c'était il y a un moment, je peux penser qu'aujourd'hui le nombre fatidique est atteint.


Si je parle autant de moi, c'est que le livre de Jacques Bonnet y entraîne. C'est un de ces ouvrages que ceux qui aiment la lecture se plaisent régulièrement à parcourir, entre deux livres justement. J'en ai remarqué le très beau titre récemment sur le blog de Lou. Et c'est un bonheur, en effet, de savoir qu'il y en a d'autres que vous avec qui vous partagez cette douce folie d'aimer les livres – douce en tout cas tant que vous n'envisagez pas de revêtir l'armure et de foncer, l'arme au poing, sur des moulins à vent!


Pourquoi cette célébration auto-contemplative des livres et des bibliothèques nous plait tant? Car il ne faut pas aller chercher ailleurs le plaisir qu'on éprouve à lire Jacques Bonnet. Qu'apprend-on de l'origine des bibliothèques personnelles, de la différence de la bibliophilie et de la bibliomanie, des problèmes de classement, du rapport qu'on entretient avec les personnages et les auteurs? Rien de neuf. Mais il est bon qu'un autre que nous nous le dise. Comme dans ces conversations qu'on poursuit, dans l'intimité d'un ami, simplement pour le plaisir de dire à deux ce que chacun séparément on pense. Et comme dans une relation d'amitié, on en sort avec une liste de quelques livres à lire – ceux que, dans le tas, on ne connaissait pas et dont, vue la qualité de ceux qu'on connaissait déjà, on pense dès maintenant le plus grand bien.


Mais il y a plus, une interrogation qui revient plusieurs fois sous la plume de Jacques Bonnet, et contribue pour le coup à l'originalité du livre: le développement de l'Internet, du numérique, de vastes banques de données rendant les livres disponibles en permanence et où qu'on soit ne rendent-ils pas caduque ce besoin de réunir autour de soi tous les livres dont on suppose qu'on pourrait avoir un jour besoin? Ne vivons-nous pas la fin des grandes bibliothèques personnelles?


Moi-même qui vit au carrefour de ces deux cultures – celle, bibliophile, qui voit dans l'accumulation des films, des livres, des disques, de tout support culturel une des conditions de la liberté individuelle, et celle, technophile, qui fait confiance au développement des instruments de communication et sait pratiquer une forme de nomadisme – je pense aussi que nous vivons un changement de monde. Et, histoire de trancher avec le pessimisme ambiant, pourquoi faudrait-il que culturellement celui de demain soit moins heureux que celui d'hier?

Par Cléanthe
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Mercredi 1 octobre 2008
Les Romantiques ont rédigé des drames, comme les Classiques avaient écrit des comédies ou des tragédies. On se souvient que le drame romantique est né de la critique de ces formes théâtrales, au premier chef des règles, accusées d'aliéner la liberté du créateur. Et on croit que lorsqu'on a dit que le drame romantique est une sorte de genre hybride, un peu de tragédie et de comédie mêlée, on a tout dit.

C'est là que le livre d'Anne Ubersfeld est précieux. Elle rappelle d'abord que la révolution du drame est antérieure à la période romantique: c'est le drame bourgeois, au XVIIIème siècle, autour de théoriciens et d'écrivains tels que Diderot, Beaumarchais, Louis-Sébastien Mercier, qui, reprochant au théâtre classique de ne pas être la forme adéquate à la représentation des Temps Modernes, a inventé cette forme intermédiaire, dont la caractéristique est justement d'être actuelle.

L'analyse proprement dite du drame romantique permet cependant de mettre à jour sa spécificité. Anne Ubersfeld la présente comme triplement révolutionnaire: dans les thèmes (l'histoire nationale, le drame d'une société tout entière, la passion), dans les formes (dépassement de la feinte unité de temps, de lieu, voire d'action au profit d'une exploration en profondeur, et dans tous les milieux, d'un ensemble social, nécessité de suivre dans la durée le développement de l'action), révolution enfin dans les valeurs (individualisme et psychologie complexe). Révolutionnaire, le drame romantique n'est pas cependant coupé de toute influence; ce sont seulement d'autres influences qu'il oppose à celle de la tradition classique: Shakespeare et le théâtre élisabéthain, Goethe et Schiller, le siècle d'or espagnol.

Mais ce qui fait surtout le prix de ce manuel sur le drame romantique, ce sont les chapitres  qu'Anne Ubersfeld consacre aux théories du genre, qu'elle accompagne d'un choix de textes intéressant (Lessing, Germaine de Stael, Schlegel, Benjamin Constant, Guizot, Stendhal, Hugo, Vigny et Alexandre Dumas); à l'histoire des théâtres qui ont représenté ce drame (au premier rang desquels le Théâtre Français, temple du "bon goût" classique, objet de convoitises et de stratégies variées, et le Théâtre de la porte Saint-Martin, acquis à la cause des Romantiques); aux autres formes théâtrales de la période (mélodrame, tragédie néo-classique et scènes historiques); enfin aux oeuvres marquantes de ce drame qui font l’objet chacune d’une notice précieuse, sans oublier la postérité du genre (Claudel, ou la mise en scène de Vilar, de Vitez).
Par Cléanthe
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Dimanche 1 juin 2008

Vous vous souvenez sans doute du temps où vous dévoriez, enfant, les pages de romans d'aventures. L'île au trésor, Ivanhoé, Les Trois mousquetaires étaient vos livres de chevet. Ce temps où les noms de Walter Scott, d'Alexandre Dumas suffisaient à éveiller cet espoir d'un plaisir démesuré en quoi, comme tout lecteur avide, vous croyez encore aujourd'hui. C'est le même désir qui vous tient chaque fois que vous entrez dans une librairie. Alors, la simple évocation des Voyages extraordinaires de Jules Verne suffisait à vous transporter dans ce monde de la fiction que vous adorez tant. Jules Verne était votre héros. Vous en avez lu cinq, dix, quinze. Jean-Yves Tadié, spécialiste célèbre de Marcel Proust et du roman d'aventure les a tous lu entre dix et treize ans. Les 62 voyages extraordinaires!

C'est fort de cette expérience, que l'historien reconnu de la littérature se penche dans cet essai très personnel, impressionniste sur les grands thèmes des romans de Jules Verne. Une étude critique donc. Vous saurez tout des thèmes de l'île, de la machine, de la robinsonnade. Vous étudierez l'imaginaire maritime de Jules Verne, apprendrez à reconnaître certaines autres problématiques moins connues. Mais cet essai est aussi une sorte d'autobiographie littéraire, dans laquelle Jean-Yves se souvient de ce temps où il lisait Jules Verne. La guerre, les vacances à Montreux en Suisse, le portrait d'une famille de la grande bourgeoisie intellectuelle. Tadié nous rappelle que derrière le critique il y a d'abord un lecteur. Et comme Tadié en plus est un lecteur boulimique, qui semble avoir tout lu, et un lecteur par certains côtés resté enfant – c'est le prestige de la lecture – cela donne un essai vivifiant, comme je les aime: une fois que vous l'avez refermé, vous n'avez plus qu'un désir, d'ouvrir – et très vite !- de nouveau d'autres livres!


Par Cléanthe
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