Littérature anglo-saxonne (Etats-Unis)

Lundi 12 octobre 2009

Arthur Lloyd est un riche anglais venu investir son capital en Amérique. Ravi d'y trouver la meilleure société, il ne tarde pas à convoiter l'une ou l'autre des deux soeurs de Bernard Willoughby, dont il a été le camarade d'étude en Angleterre. Viola et Perdita, les deux jeunes filles, sont toutes deux également impatientes du choix que fera le jeune homme. Finalement, Arthur épouse Perdita. Quand la jeune femme meurt peu après avoir donné naissance à leur premier enfant, elle fait promettre à son mari de conserver ses précieuses toilettes jusqu'à la majorité de leur fille et de les lui remettre...


Jusqu'à la dernière page, on ne s'attend pas à trouver dans ce récit la première des histoires de fantômes écrite par Henry James. Cette histoire est d'abord celle de la rivalité entre deux soeurs, la comédie réaliste de la jalousie, une sorte de prolongement américain du thème de la comédie du mariage. Sur le marché du mariage, un homme fortuné a le pouvoir de choisir entre deux femmes. Comment ce fera son choix? Avec une ironie à la Jane Austen, Henry James pose sur la société américaine du milieu du XVIIIème, qui est le moment d'une société à la fois frustre et distingué où se déroule l'action, le regard doux amer d'un écrivain habile à faire paraître le jeu réel des ambitions sous le vernis de la civilisation, ou de qui y prétend: "Il éprouvait le fort pressentiment - émotion bien trop heureuse pour être confondue avec la prémonition - qu'il était destiné à épouser l'une des deux. Il était pourtant incapable de préférer l'une à l'autre, alors que, pour accomplir ce destin, il ne pouvait assurer se dispenser de ressentir une préférence, étant trop galant homme pour tirer à pile ou face et se priver du céleste plaisir de tomber amoureux." Ou bien encore: "On en vint très rapidement à prédire qu'il se remarierait et il se trouva au moins une douzaine de jeunes femmes dont on peut dire que ce ne fut pas leur faute si la prédiction ne se réalisa pas dans les six mois qui suivirent son retour."


Pourtant, quelque chose d'autre se construit dans ce récit. Les relations de Viola avec Arthur, par le biais de l'enfant de son beau-frère et de sa soeur défunte, montrent déjà l'auteur à la recherche d'un système qui dans les années de maturité donnera ces deux sommets de l'oeuvre que sont Le Tour d'écrou et Ce que savait Maisie. Certains développements invraisemblables demandent aussi à être interprétés du point de vue des désirs refoulés des personnages. Ainsi la mort de Perdita. Qu'est-ce en effet que cette mort qui frappe brusquement la jeune femme, une semaine après l'accouchement, à l'occasion d'une sorte de "rechute", comme si la maternité était une maladie? La cohérence du récit n'imposerait-elle pas au contraire que ce soit Arthur qui n'ait pas vu, depuis le départ, la faiblesse dans laquelle l'accouchement avait laissé sa femme, la mort alors ne frappant qu'en apparence comme un coup du destin, ou un geste de pur arbitraire de l'auteur désireux d'arranger ensuite le jeune homme avec la soeur de Perdita? C'est la encore le modèle d'un système narratif appelé à devenir dominant chez James: une action qui progresse, moins par les péripéties que par les passions refoulées des acteurs, l'artifice ou l'invraissemblable servant à indiquer au lecteur la présence d'un motif qu'il peut décoder, mais qui ne se dit pas. Le surgissement du surnaturel dans la dernière page est à placer, je crois, sous ce registre. Et si la fin est un peu brusque, les trente lignes qui y conduisent sont déjà d'une densité qui montrent l'auteur à la conquête de son style.

 

auto-challenge Henry James: n°8
Par Cléanthe
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Mardi 30 juin 2009

Le milieu des années 1970, dans une petite ville du nord de l'Etat de New-York. Les Mulvaney sont une famille bien tranquille: Mike, entrepreneur reconnu et Corinne, les parents, deux fils, une fille, un fils, Mike junior, Patrick, Marianne et Judd. Autour d'eux des animaux, auxquels on donne des noms, comme s'ils étaient des membres de la famille, et tous ces objets d'antiquité que maman réunit. Un potager. Le travail de la ferme. Des amis sans cesse à la maison. Une image du bonheur américain. La nuit de la Saint-Valentin 1976, à l'issue d'une soirée arrosée, tout bascule. Emportant avec elle, comme la robe de bal déchirée que Marianne remise dans son placard, les membres de ce qui jadis fut un clan, lambeaux qui s'éloignent et se rapprochent au gré d'aventures, d'histoires désormais individuelles...

 

Il y a bien sûr l'événement effroyable, ça comme dit Mike, le père, incapable même de le nommer, dont le récit, à sa manière lente et détachée, décrit les répliques successives qui finissent par saper les bases apparemment bien assurées de cette famille exemplaire. "Joyce Carol Oates épingle l'hypocrisie d'une société où le paraître règne en maître et érige en roi les princes bien pensants", lit-on sur le quatrième de couverture. C'est à voir! Car à mesure que le récit avance, on ne peut pas s'empêcher de se demander où est la cause véritable du délitement familial, si ce qui est survenu dans la nuit de la saint-Valentin n'est pas qu'une coïncidence, un alibi à mettre en rapport avec d'autres causes possibles du dispersement de toute une famille: des trajectoires individuelles d'abord qui conduiront chacun à assumer son destin personnel; le poids des conventions familiales, ces petites histoires qu'on se raconte pour se faire croire que tout va bien, toute une idéologie du clan, ici un croisement du christianisme et du parti démocrate, sans lesquelles il n'y a pas de famille, mais à partir desquelles - et en réaction auxquelles - chacun des enfants doit se construire; enfin les déterminations personnelles, de l'ordre du parcours individuel, de l'ordre du non dit, cette face cachée du bonheur familial, qui explique par exemple la trajectoire du père, Mike, et sa réaction face aux différents membres de sa famille.

 

Joyce Carol Oates utilise plusieurs fois l'image du patchwork pour caractériser la vie de certains de ses personnages. C'est ainsi également qu'elle structure son récit. C'est un roman pour amateur de romans réalistes, mais dans une version contemporaine, quelque chose d'ailleurs de relativement commun dans la façon américaine de concevoir le récit, et dont on trouvera le chef d'oeuvre par exemple, au cinéma, dans la construction du film de Coppola, Cotton Club. Fortement digressif, sans cesse le texte déraille, greffant un épisode sur un autre, glissant à l'anecdote. Mais de cette structure en patchwork ressort une unité. Car tout récit censé nous éloigner de la trame linéaire de l'histoire nous ramène en réalité à ce qui fait la matière même de cette histoire d'une famille qui se délite, nous aide à mieux en percevoir la fatalité sourde. Comme dans un patchwork, le retour irrégulier des motifs dit à la fois la récurrence de certains comportements de ces individus qui, quoi qu'ils en pensent, restent des Mulvaney, le poids des déterminismes familiaux, l'imprévu des parcours individuels. C'est le plus beau du texte de Oates: la très belle histoire de Marianne, faite de rencontres singulières, mais qui toutes reproduisent le même schéma, jusqu'à ce qu'elle accepte d'assumer cette histoire que le destin lui propose, et mette un terme à la malédiction de l'agression qui l'a touchée dans sa jeunesse; l'histoire de Mike junior, qui finit par s'engager dans l'armée, afin de transformer une faillite familiale en réussite personnelle, mais dont on ne saura presque rien, parce qu'elle se déroule au loin, au-delà des limites géographiques du récit qui ne s'étendent guère au delà de l'Etat de New-York, à peine jusqu'au nord de la Pennsylvanie; le bel acte de liberté de Patrick qui finit par devenir lui-même en renonçant à une partie de lui-même, et lui aussi s'éloigne un moment, dans ces autres marges du récit que sont le centre et l'ouest des Etats-Unis.

 

Parmi tous ces motifs, celui du bonheur familial, du bonheur perdu, qui à mesure que le roman progresse apparaît peut-être de plus en plus pour ce qu'il est vraiment: un fantasme. C'est Judd, le plus jeune des fils, devenu journaliste, qui est le narrateur de cette histoire. Un narrateur distant, puisque, régulièrement, on le voit revenir à la troisième personne et parler, y compris de lui, à la manière impersonnelle d'un écrivain naturaliste. Mais où est la réalité dans ce récit composé par et pour une famille? Si Judd cherche souvent à se faire oublier comme je, il n'empêche qu'il est l'un des acteurs de cette histoire, "un complice par instigation et par assistance", dit-il à l'un des moments importants du récit. Et ce bonheur qu'il raconte, c'est celui (dans quelle mesure reconstruit?) auquel se raccroche le cadet de famille, défenseur d'un ordre familial qu'il n'aura quasiment pas connu.

 

Pour toutes ces raisons, j'ai trouvé le roman de Joyce Carol Oates subtil, intelligent, sensible. Et pourtant, je reste un peu sur ma faim. Comme devant un beau, un grand livre, mais auquel il manque ce quelque chose qui fait l'oeuvre unique. Si Oates sait embrasser, l'air de rien, l'histoire des Etats-Unis, montrer l'envers du rêve américain, la critique sociale n'est jamais frontale, mais latérale, minée par ce doute qui pèse jusqu'à la fin: est-ce les anciens amis des Mulvaney qui se détournent d'eux ou la paranoïa, l'alcoolisme du père qui les fait fuir? Encore une fois, l'écrivain est subtile: l'histoire de cette famille, c'est aussi l'histoire des valeurs familiales au cours de ces deux décennies qui vont de l'élection de Carter jusqu'à celle de Clinton: du rêve communautaire, hippie, hors du carcan familial, jusqu'à un certain renouveau de la famille, en passant par la réaction conservatrice des laissés pour compte lors des années Reagan. Mais là encore, tout est un peu trop bien fait, trop "professionnel". Joyce Carol Oates m'a donné l'impression d'être de ces écrivains qui ne ratent jamais aucun livre, car elle en possède l'art subtil, la méthode, la manière. Mais je n'y ai pas retrouvé ce quelque chose de plus qu'on trouve par exemple, toujours à propos d'histoire familiale, chez Cynthia Ozik, une de mes découvertes de l'an passé. Mais je ne désespère pas: preuve que malgré ces réserves ce roman m'a plu, j'ai déjà acheté Blonde et Eux, qu'on dit être les deux meilleurs de l'auteur.

 

 

 

 

 

Lecture de Mai-juin

 

 


Les avis de : Françoise ; Ori ; Keisha ; Manu ; Denis ; Lisa ; Thais ; Papillon ; Gambadou ; Martine ; Marie; Jumy ; Soie ; Thracinee ; Grominou ; Taylor ; Chimère ; Armande ;

Autres lectures :
Délicieuses pourritures :
Kathel ; Praline ; Ankya
Viol : Stephie ;
Nulle et grande gueule :
Alice ;
Annie

 

(d'un autre auteur-sur le thème de la famille :Lou)

 

Par Cléanthe
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Mercredi 27 mai 2009

A l'issue de quelques semaines de divertissement passées dans la station recherchée de Newport, John Lennox, veuf fortuné de trente-cinq ans, se fiance avec la belle et convoitée Marian Everett, jeune fille dont il est tout à fait amoureux et qu'il idéalise. Rencontrant un jour chez un ami commun un peintre d'un extraordinaire talent, Stephen Baxter, réalisant un tableau dont la figure féminine lui fait étrangement penser à sa fiancée, Everett décide d'embaucher Baxter pour lui faire exécuter le portrait de Marian. Mais miss Everett est-elle la jeune fille qu'a imaginé son fiancé? Quelles relations exactement ont eu entre eux Baxter et Marian, lors de leurs précédentes rencontres, en Europe? Comment expliquer cet étrange pouvoir de la peinture de génie de faire remonter ceux qui la contemplent en-deçà même des apparences?


Quelle est la genèse d'une oeuvre? Comment et à partir de quoi produit-on un chef d'oeuvre? Le tableau est-il le miroir du sujet peint ou bien le point de vue du peintre sur le sujet? Sous couvert d'une histoire de flirt et de mariage, qui reste le sujet dominant de ses histoires de jeunesse, James entame dans ce récit une réflexion sur la nature et la valeur de l'art, qui est aussi une réflexion sur la valeur et les pouvoirs de la représentation littéraire. Entre Baxter, Lennox et Miss Everett, une partie à trois se met en place, qui est d'abord une histoire de peinture: le peintre, le commanditaire et le modèle. Mais parce que le désir de peinture en l'occurrence est l'expression ou la transfiguration d'un désir amoureux, c'est aussi le triangle typiquement jamesien de l'amant éconduit, de l'amant ignorant et de la jeune fille désirable et légère dans ses engagements qui vient recouvrir ce triangle esthétique. La peinture est d'abord affaire de désir. L'art prend sa source dans la vie. Et le génie est cette capacité à produire des oeuvres qui sous couvert de légèreté et de fantaisie nous ramènent au sérieux de la vie. En contemplant le portrait de Miss Everett, Lennox prend conscience que la jeune femme dont il est amoureux n'est que le produit de sa représentation. L'artifice artistique est là pour souligner l'écart entre le modèle idéalisé et la jeune femme réelle.

Un autre qu'Henry James aurait pu choisir de dispenser quelque chose comme une leçon théorique sur ce pouvoir de l'oeuvre d'art à souligner l'artifice de nos représentations des êtres et des choses par le moyen d'un oeuvre plus vraie que le regard que nous posons sur ce que nous appelons le réel. Au lieu de cela, le grand écrivain américain met en scène une histoire où les points de vue de l'art et du désir se mêlent: le peintre Baxter est l'un de ceux envers qui miss Everett s'est engagé avec légèreté; Lennox est aussi un home de goût, qui s'y connaît en peinture. A partir de là, leurs rapports sont piégés. Que vaut une discussion sur le pouvoir de représentation de l'art quand les deux interlocuteurs sont intéressés par la personne physique du modèle? Et de quoi, de qui parlent-ils, quand ils parlent du portrait? A quoi mesurer (le fantasme, le sujet, sa propre histoire ou ses désirs) la juste adéquation de la peinture et du modèle? Révélant à Lennox qu'il n'aime pas celle qu'il croyait aimer, ce fascinant portrait, qui a le pouvoir de mettre à nu la véritable nature de celle qu'il peint, finira comme substitut symbolique, lacéré par les coups de couteau de Lennox. Mais l'histoire ne dit pas pourquoi: par désir de tuer, au moins symboliquement, celle qu'il épouse? par désir de voir disparaître ce tableau responsable de la fin de ses illusions? Au lecteur de choisir la juste adéquation entre le récit, autre forme de représentation, et la vérité de l'histoire représentée.

 

auto-challenge Henry James: n°7

 

Par Cléanthe
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Dimanche 24 mai 2009

Miss Gertrude Wittaker, jeune héritière à la tête d'une grande fortune, est la muse de la région. Au point que son intimité avec le jeune Richard Maule, paysan balourd et ivrogne surprend. Mais Richard est amoureux de Gertrude, même si Gertrude refuse ses avances. Aimant secrètement le capitaine Severn, Gertrude va tout faire cependant pour rapprocher les deux hommes...

 

Voici une histoire typiquement américaine: c'est parce qu'ils ont fréquenté démocratiquement les bans de la même école, que miss Wittaker et Richard se connaissent. Mais construit-on des histoires d'amour sur ce fonctionnement démocratique d'une société? Et que deviennent nos amours dans un monde où l'égalité apparente des citoyens et leur inégalité de fait conduit à biaiser le rapport des relations et des sentiments? Gertrude aime le capitaine et est aimée par lui. Mais sur le marché de l'amour, c'est-à-dire du mariage, tous les coups sont permis. L'alliance contre nature de Richard et du commandant Luttrel pour cacher à Gertrude les derniers mots de son amant est aussi un marché de dupe dont Richard est victime.

C'est pour l'instant celle des nouvelles que j'ai le moins aimé, même si, dans le détail, l'art de James demeure très subtil. Richard est une solide figure d'idéaliste qui se nourrit de son intimité avec la terre et croit en son pouvoir de supprimer les barrières sociales. Mais Richard est aussi un ivrogne indiscipliné, un homme qui utilise le mensonge dans la lutte qui l'oppose à Severn pour conquérir le coeur de Gertrude, et trouve un allié temporaire dans la personne d'un coquin, le commandant Luttrel, personnage sans scrupules. C'est la figure d'un rebelle, prompt à souligner par son destin les illusions du rêve américain, mais qui finit par rentrer dans le rang, en renonçant à son amour au moment où il devient possible et en se mettant au service d'un fermier et de l'idéal chimérique d'accumuler un pactole pour partir un jour vers l'Ouest.

 

auto-challenge Henry James. : n°6

Par Cléanthe
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Vendredi 3 avril 2009

5ème étape de mon auto-challenge Henry James. :o)


C'est la fin de l'été. Au bord de la mer. L'occasion pour le narrateur de passer plusieurs jours de vacances en compagnie d'un ami proche, George Bingham, tout juste revenu d'Europe. Au cours d'une de leurs promenades, Bingham ne voit pas, au milieu des rochers, l'enfant qui vient d'échapper à la surveillance de sa mère, une jeune et jolie veuve que les deux amis ont aperçu peu auparavant: croyant viser un oiseau, il tire et tue l'enfant...


Attaché à donner témoignage des énigmes du coeur humain, on jugera peut-être qu'Henry James pousse ici sa formule jusqu'à une sorte de caricature: cette histoire d'un homme rongé par le remord qui finit par épouser la mère de l'enfant qu'il a tué, improbable, n'est sans doute pas cependant l'essentiel, mais la recherche d'une forme de récit capable de dire l'opacité des sentiments humains. Est-ce le remord qui guide Bengham, le désir d'effacer sa faute, ou bien une forme de fascination pour la mort, lui dont le narrateur nous révélait dès le départ qu'il voulait renoncer au mariage? C'est « un moraliste », un « homme de sensibilité », qui peine à trouver sa place dans un monde dominé par le culte de l'action, de l'énergie et qui ne peut donc qu'être séduit par la romanesque figure de cette femme qui a doublement commerce avec la mort: parce qu'elle est veuve et parce qu'il a tué son fils. Comment expliquer cependant que la jeune femme aille si rapidement dans le même sens que lui? Il y a donc quelque chose d'inquiétant en creux dans ce récit, avec quoi contraste pourtant l'image d'une jeune femme sensible digne des sentiments de Bingham, du moins aux yeux du narrateur, laquelle finit par trouver le bonheur dans le mariage tout en restant fidèle à la mémoire de son fils. Et la dernière image du héros, quelques années plus tard, s'épanouissant lui aussi dans son couple, ayant su accéder à une forme de bien-être philosophique et se laissant aller à l'embonpoint s'oppose évidemment à ses portraits précédents.


Certes, James est encore ici un peu maladroit, notamment parce que l'opposition des motifs romanesques et réalistes entre quoi le lecteur est chargé de choisir sa propre lecture des faits est trop marquée. Cependant, ce qui fait le prix de cette nouvelle, c'est qu'on y assiste à la formation, comme en direct, d'un des grands maîtres du point de vue. Ici, tout est question de perspective, variation de la focale, changement du point de fuite: la mouette qui cache la figure du jeune enfant est une illusion d'optique, comme le sont peut-être les jugements du narrateur qui, parce qu'il a assisté à la tragédie, n'est pas le rapporteur objectif qu'il prétend, et le lecteur lui même en vient à envisager sa propre manière de concevoir l'action, l'évolution des personnages comme relevant de mises au point nécessaires et successives. Il ne faut pas voir là cependant un divertissement vain, un jeu intellectuel. La scène où Bingham, tirant par défi sur une mouette qu'il manque, voit tomber, au moment où l'oiseau s'envole, l'enfant qu'il vient d'atteindre est bouleversante pour le lecteur. Au centre du récit, elle enracine les expérimentations littéraires dans une expérience première, un drame existentiel. La littérature chez Henry James est toujours la recherche de l'artifice qui conduit à la vie.

Par Cléanthe
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Jeudi 26 mars 2009

Jeune femme mondaine qui s'est lassée du monde, Adela Moore a rejoint son frère, un savant spécialiste de minéralogie, installé à la campagne. Veillant à la tenue de la maison, Adela se révèle une femme discrète: elle invite peu et semble jouir de cette vie simple, baignée par la vue d'admirables paysages et les visites du pasteur, qui n'est pas insensible à son charme. Un jour où Mr Moore s'est absenté pour participer à un colloque, un homme se présente: Thomas Ludlow, de New-York, qui s'apprête à partir pour l'Europe et vient chercher des lettres de recommandation auprès de Mr Moore. Mr Ludlow n'est pas un gentleman, mais un homme franc, entreprenant, aux manières populaires, qui sait cependant attirer la sympathie. Dans la vacance de cette dernière journée de l'été, les deux jeunes gens vont-ils accepter de laisser basculer leur destin?


C'est l'histoire d'un jour de disponibilité. Mettant petit à petit au point sa formule, Henry James découvre que les véritables aventures ne sont pas dans les péripéties variées et l'action exaltée. Qu'il y a davantage à raconter de ce qui se passe au creux des aspirations velléitaires, des rencontres manquées. Au centre de ce récit, Adela Moore est le premier beau portrait de femme dans l'oeuvre de l'écrivain, capable, comme l'était le peintre Locksley dans la nouvelle précédente, de la liberté d'esprit nécessaire pour se laisser, dans le loisir d'une journée particulière, expérimenter la force de transgression du désir. Que cette supériorité s'accorde mal avec les nécessités du monde, la chute douce amère nous en convainc. Cette vertu à percevoir scelle en effet un destin: capable d'expérimenter jusqu'au bout le réel, d'aller cueillir les fleurs du désir qui se cachent sur l'autre face du tableau de la vie sociale et des conventions, Adela se voit contrainte finalement au retrait à quoi condamne le jeu des relations humaines, fait d'intérêts, de déni du loisir, de négation de soi. Que la vie soit faite de frustration en effet tous l'ignorent. Seules quelques natures particulières (ici c'est une jeune femme, ailleurs ce seront des artistes, des enfants) sont capables de faire l'épreuve consciente de cette loi du monde: Ludlow refuse l'hypothèse de tout abandonner de ses projets en Europe, dans quoi il entre pourtant beaucoup d'espoir, de fantasme peut-être, pour ce qui ne lui apparaît qu'une simple conjecture amoureuse; accommodant sa vision du monde à son incapacité à se laisser véritablement changer par cette rencontre, il gardera de cette journée le souvenir d'une « gentille petite amourette ». Seule Adela, parce qu'elle s'est laissée envahir complètement par la force transgressive du désir devra vivre avec cette frustration sans doute d'une occasion manquée.

Par Cléanthe
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Mardi 24 mars 2009

Après la révélation que celle qu'il courtisait n'était qu'une jeune femme intéressée, Locksley, jeune new-yorkais fortuné, une fois rompues ses fiançailles, s'est retiré du monde dans le petit port de Chowderville pour s'y adonner à sa passion de la peinture de paysages. Hébergé par un vieux marin et sa fille, Mr et Miss Quarterman, le jeune homme se fait passer pour pauvre et goûte auprès d'eux aux joies d'un mode de vie frugal et d'une vie consacrée au travail artistique. Bientôt la figure de Miss Miriam Quarterman émerge sur ce fond de paysage. Et c'est comme d'un portrait ou du fantasme de son propre regard de peintre que le jeune homme tombe vite amoureux. La chute montrera ce qu'il en est de ses rêves d'un mode de vie détaché de tout intérêt et de la prétention d'une jeune fille pauvre à s'assurer par tous les moyens la voie qui conduit au confort.


C'est d'abord un texte d'atmosphère, mieux: un texte atmosphérique. On suit les évolutions du temps et des sentiments du personnage, dans le cadre du petit port de la Nouvelle-Angleterre, au gré des apparitions de Miss Miriam, tableau vivant de la « femme au travail », qui va « comme une héroïne de miss Brontë », en compagnie d'un vieux terre-neuve ». Nous lisons le journal de Locksley. Et la plume du peintre est souvent une manière de pinceau, percevant du réel des tableaux sans doute dignes de contemplation et exquis, mais qui sont aussi une forme de désengagement du monde et traduisent l'idéalisme naïf du personnage: « L'océan est d'un bleu-violet profond; au-dessus, le ciel pur, brillant, paraît pâle, bien qu'il suspende à l'horizon, du côté de l'île, un baldaquin d'un tissus plus épais. Ici et là, sur l'eau sombre balayée par le vent, on voit luire le bonnet blanc d'une vague ou battre le manteau blanc d'un bateau de pêche. »


Sur le plan de la construction du récit, ce troisième texte de James est important, car on y voit apparaître une ébauche de cet art très précis du point de vue que l'écrivain met au service de l'ironie de ses histoires. Déjà prompt à croquer l'aliénation de la condition féminine, il produit aussi un texte fabriqué à la manière de tableaux juxtaposés dont l'effet se retourne contre l'écrivain lui-même: le journal de Locksley est prétexte à produire un florilège de descriptions littéraires; et le détachement du peintre est à l'image de celui de l'auteur lui-même qui sait ne pas ignorer la naïveté de ses aspirations.


Sur le plan moral, on pourrait nommer cette fable le mystificateur mystifié. Locksley s'est retiré du monde en avançant masqué. Auprès de ses hôtes, il joue le rôle de l'artiste misérable. Confondant son éloignement de New-York avec sa vocation artistique, il croit que c'est la condition pour entrer de plein pied dans le réel, auprès de gens pauvres dont il idéalise la vertu. Locksley s'imagine qu'on peut s'extraire de la ronde des intérêts. Il ne perçoit pas en effet, lui qui est pourtant d'abord un regard, que l'appât du gain est partout répandu. La chute montrera qu'on ne peut pas s'extraire du monde. Chacun lutte pour ses intérêts. C'est ainsi à la vertueuse Miss Miriam devenue Mrs Locksley qu'il revient de livrer la morale de cette histoire, en filant la métaphore picturale, qui, en l'occurrence, se révèle bien plus donc qu'une métaphore: « Toutes nos vertus d'avant étaient du trompe-l'oeil ». Pourtant, si la mystification est totale, elle ne fait pas des personnages des êtres monstrueux. Dans une sorte de renoncement à leurs désirs qui est la condition du bonheur, digne de la dernière réplique de Eyes wide shut de Kubrick, mais sans la réconciliation que promet dans le film l'invitation de Nicole Kidman, voici les personnages d'Henry James conviés à cette fidélité nouvelle, cet arrangement que le mariage a consacré.

Par Cléanthe
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Dimanche 22 mars 2009

L'action se déroule au début des années 1860, au nord des Etats-Unis, déchirés par la guerre de Sécession. La veille de partir sur le front, le lieutenant Ford demande la jeune pupille de sa mère en mariage, Elisabeth, une jeune fille aussi superficielle que jolie. C'est le temps des espérances. Ford rêve de l'unité de la patrie retrouvée, à quoi conduit le désordre temporaire de la guerre. Pendant plusieurs mois Lizzie, prenant son rôle à coeur, aime ressasser la promesse échangée au cours d'une promenade enchanteresse dans la campagne américaine. Seulement, un rôle n'est qu'un rôle. La guerre conduit Ford jusqu'au bout du sien, après avoir été blessé grièvement lors d'un accrochage avec les troupes confédérées. Sa mère, Mrs Ford, aussi, dévouée jusque sur le champ de bataille aux soins donnés à son fils et à son unité. Mais c'est surtout Lizzie qui nous intéresse, puisque c'est elle qui tient le coeur de cette histoire, mais un coeur instable, partagé entre les rôles qu'on réserve ordinairement aux jeunes filles romanesques: entre le dévouement à un fiancé promis à la mort et la séduction d'un rival peu scrupuleux rencontré à l'occasion d'un voyage d'agrément dans la grande ville industrielle de Leatherborough.


Je poursuis mon exploration des nouvelles complètes d'Henry James. Après l'historiette à la française, un mini-roman américain. Même si cela reste encore une oeuvre de jeunesse, la plupart des grands thèmes jamesiens sont déjà là: l'aspiration à la stabilité de personnages naïvement exaltés, la recherche d'un état de béatitude, le sentiment de la faute qui précède la faute elle-même; tout ceci s'exprimant en des phrases qui font trouver au psychologue James le ton des plus grands moralistes: « Comme la plupart des gens faibles, elle était contente de pouvoir sortir du courant de la vie au moment où celui-ci s'accélérait et invitait à l'action. [...] Même pour une âme sensible, il y a un certain plaisir intense et secret à rester au sec sur le rivage, près des troupeaux qui ruminent, et à observer le flot rapide et tourbillonnant – un plaisir qui console d'avoir perdu sa dignité. »


Relevée par le contre-point ironique du narrateur, cette histoire américaine (dont la notice par exemple s'attache à relever ce que son auteur doit au grand prédécesseur, Hawthorne) est d'abord un récit d'atmosphère centré sur les impulsions contradictoires de son personnage principal. Une brillante et efficace synthèse du romanesque et du réalisme.

Par Cléanthe
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Vendredi 20 mars 2009

Lorsque Hortense apprend que son mari s'apprête à rentrer d'Amérique, son monde vacille. C'est que depuis tout ce temps la jeune normande a trouvé dans les bras d'un autre de quoi vivre sa vie. Que ferait-on à sa place? Commence alors un joli récit où la faute semble avoir moins d'importance que la révélation de la faute et où l'on envisage des moyens radicaux d'aménager l'adultère.


J'ai trouvé ce petit récit dans le premier volume des Nouvelles complètes de James en Pléiade, dont je remets depuis trop longtemps la lecture. C'est l'occasion de me lancer dans un nouvel auto-challenge, ces petits défis de lecteur que, comme tout lecteur, je m'amuse à me lancer à moi-même, selon mes désirs. Je sais, je suis loin encore d'avoir achevé celui que j'ai consacré à Zola. Mais Confiance, plus un texte de James trouvé dans Le goût du café m'ont trop donné envie de renouer avec cet auteur. Bref, me voici le nez dans ses nouvelles, et donc, pour commencer, la première d'entre elles.


On considère, sans doute avec justesse, qu'il s'agit d'un texte mineur. Ce n'est pas faux. Et je conseillerai donc à ceux qui n'ont jamais lu James de commencer peut-être par un texte postérieur. Mais ce premier récit, imité de plusieurs exemples français (la notice cite Flaubert ou George Sand) est cependant suffisamment allusif pour que j'y ai trouvé déjà la manière du grand écrivain américain. La chute, mal préparée, à moins qu'elle n'intéresse pas l'auteur, est le produit de coïncidences invraisemblables signalant un écrivain débutant, mais qui a le goût du tragique. J'ai bien apprécié, en revanche, le lent travail d'approche, dans le passage central, où, sous le prétexte d'une petite promenade marine et d'une visite au cimetière qui se trouve sur l'autre rive du port, Hortense mène la conversation, l'air de rien, jusqu'à proposer au marin qui la conduit ce que dans les romans policiers on appelle un « contrat ». Cette rencontre improbable, au milieu de l'eau, d'un marinier brutal et d'une jeune femme de la bonne société liés par l'intérêt d'un marché est du plus bel effet. Il donne l'occasion aussi à Henry James de l'une de ses premières phrases « jamesienne », pourquoi j'aime tellement cet auteur: « Il est des pensées et des sentiments, des esquisses et des préfigurations de pensées, qui nivellent tous les inégalités sociales. ». Délicieuse ironie, digne déjà, par exemple, d'une Jane Austen (clin d'oeil à cet auteur dont on parle beaucoup en ce moment dans les blogs).

Par Cléanthe
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Mercredi 11 mars 2009

Imaginez que la science en soit parvenue au niveau de rêver soigner toutes les maladies, les handicaps, au point d'envisager même inventer un traitement contre le retard mental. C'est à ce programme expérimental que se prête Charlie, un simple d'esprit, de 32 ans. Les succès de la thérapie sont rapides. L'homme bientôt se développe intellectuellement. Mais les rêves de la science ne sont-ils pas toujours les mêmes depuis que l'homme existe, un effort précaire de prendre en main son destin? Et que se passerait-il si Charlie, parvenu à une intelligence supérieure, découvrait que son destin justement est lié au fait que les effets du traitement qu'on lui a proposé ne sont que temporaires?


Ce sont les comptes-rendus de Charlie qui font le roman. Algernon est le nom de la souris de laboratoire qui le précède dans ce parcours et à qui le jeune homme, évidemment, ne tarde pas à s'attacher. Jusqu'au moment où la belle mécanique initiale commence à s'enrayer: les facultés supérieures de la souris Algernon déclinent. Commence alors pour Charlie le drame atroce d'un homme qui, en pleine conscience, se sent retourner à l'état d'idiot.


Il ne faut peut-être pas trop prendre au sérieux le sigle SF qui figure sur la couverture, surtout pour ceux que le genre rebute. Si vous ne lisez qu'un seul roman de science-fiction dans votre vie, je crois que ce doit être celui-là. Ici, point de fusées, extra-terrestres, voyages dans le temps ou autres paradoxes dystopiques, mais le simple face à face d'un homme et de lui-même, d'un homme et de son destin, figuré sous la forme de ce rapport singulier du patient (Charlie, une sorte de cobaye) avec un autre cobaye (la souris Algernon).


Toute l'émotion, car il s'agit vraiment d'un roman émouvant, prompt à vous arracher des larmes, naît du mode narratif adopté. Au début de l'histoire, Charlie s'exprime avec la naïveté d'un enfant. Le regard qu'il porte sur le monde est naïf. Sa syntaxe et son orthographe sont rudimentaires. Incapable de concevoir le mal, il ne se rend pas compte des moqueries dont il fait l'objet. Sympathique, volontaire, il rêve de devenir « un télijan ». Après l'intervention médicale, on suit de l'intérieur ses progrès. On l'accompagne dans l'assimilation des connaissances, dans sa compréhension de ce qu'il a été, brimades incluses. On assiste à la conscience de sa transformation. Devenu en un temps record un brillant scientifique, il se plonge dans l'étude du processus qui l'a sauvé, jusqu'à en découvrir la faille. On vit alors avec lui son dépérissement.


Si l'expérience est passionnante, c'est en raison de la capacité du personnage à porter en filigrane dans son histoire l'histoire de tout être humain, à la manière d'une sorte de créature de Frankenstein contemporaine: les balbutiements de l'enfance, le chemin vers l'âge adulte, l'accomplissement, puis le déclin et l'effondrement final. Le fait qu'il ne parvienne à vivre son amour avec Alice Kinnian, son ancien professeur aux cours pour adultes attardés, qu'au dernier moment, quand tout est joué et qu'il sait aller vers un dépérissement certain, rajoute à ce portrait, en convoquant le thème de l'évanescence de toute chose.


La fin du récit est sans doute le moment le plus bouleversant: tout aussi impuissants que le personnage dont nous lisons l'histoire racontée par lui-même, nous accompagnons ses échecs, ses raisonnements de plus en plus approximatifs, son incapacité à comprendre ce qu'il a écrit quelques temps plus tôt. Bientôt nous voyons sa langue redevenir naïve et réapparaître les fautes d'orthographe. Sa dernière pensée sera pour la petite souris: Si par hazar [sic] vous pouvez mettez quelques fleurs si [sic] vous plait sur la tombe d'Algernon dans la cour».


Par Cléanthe
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