Lundi 12 octobre 2009

Arthur Lloyd est un riche anglais venu investir son capital en Amérique. Ravi d'y trouver la meilleure société, il ne tarde pas à convoiter l'une ou l'autre des deux soeurs de Bernard Willoughby, dont il a été le camarade d'étude en Angleterre. Viola et Perdita, les deux jeunes filles, sont toutes deux également impatientes du choix que fera le jeune homme. Finalement, Arthur épouse Perdita. Quand la jeune femme meurt peu après avoir donné naissance à leur premier enfant, elle fait promettre à son mari de conserver ses précieuses toilettes jusqu'à la majorité de leur fille et de les lui remettre...


Jusqu'à la dernière page, on ne s'attend pas à trouver dans ce récit la première des histoires de fantômes écrite par Henry James. Cette histoire est d'abord celle de la rivalité entre deux soeurs, la comédie réaliste de la jalousie, une sorte de prolongement américain du thème de la comédie du mariage. Sur le marché du mariage, un homme fortuné a le pouvoir de choisir entre deux femmes. Comment ce fera son choix? Avec une ironie à la Jane Austen, Henry James pose sur la société américaine du milieu du XVIIIème, qui est le moment d'une société à la fois frustre et distingué où se déroule l'action, le regard doux amer d'un écrivain habile à faire paraître le jeu réel des ambitions sous le vernis de la civilisation, ou de qui y prétend: "Il éprouvait le fort pressentiment - émotion bien trop heureuse pour être confondue avec la prémonition - qu'il était destiné à épouser l'une des deux. Il était pourtant incapable de préférer l'une à l'autre, alors que, pour accomplir ce destin, il ne pouvait assurer se dispenser de ressentir une préférence, étant trop galant homme pour tirer à pile ou face et se priver du céleste plaisir de tomber amoureux." Ou bien encore: "On en vint très rapidement à prédire qu'il se remarierait et il se trouva au moins une douzaine de jeunes femmes dont on peut dire que ce ne fut pas leur faute si la prédiction ne se réalisa pas dans les six mois qui suivirent son retour."


Pourtant, quelque chose d'autre se construit dans ce récit. Les relations de Viola avec Arthur, par le biais de l'enfant de son beau-frère et de sa soeur défunte, montrent déjà l'auteur à la recherche d'un système qui dans les années de maturité donnera ces deux sommets de l'oeuvre que sont Le Tour d'écrou et Ce que savait Maisie. Certains développements invraisemblables demandent aussi à être interprétés du point de vue des désirs refoulés des personnages. Ainsi la mort de Perdita. Qu'est-ce en effet que cette mort qui frappe brusquement la jeune femme, une semaine après l'accouchement, à l'occasion d'une sorte de "rechute", comme si la maternité était une maladie? La cohérence du récit n'imposerait-elle pas au contraire que ce soit Arthur qui n'ait pas vu, depuis le départ, la faiblesse dans laquelle l'accouchement avait laissé sa femme, la mort alors ne frappant qu'en apparence comme un coup du destin, ou un geste de pur arbitraire de l'auteur désireux d'arranger ensuite le jeune homme avec la soeur de Perdita? C'est la encore le modèle d'un système narratif appelé à devenir dominant chez James: une action qui progresse, moins par les péripéties que par les passions refoulées des acteurs, l'artifice ou l'invraissemblable servant à indiquer au lecteur la présence d'un motif qu'il peut décoder, mais qui ne se dit pas. Le surgissement du surnaturel dans la dernière page est à placer, je crois, sous ce registre. Et si la fin est un peu brusque, les trente lignes qui y conduisent sont déjà d'une densité qui montrent l'auteur à la conquête de son style.

 

auto-challenge Henry James: n°8
Par Cléanthe - Publié dans : Littérature anglo-saxonne (Etats-Unis)
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Profil


Au fil de mes lectures...
Cléanthe

Challenges, Clubs, Communautés

 

Blogoclub de lecture

1er Janvier: l'Italie 

Primo LEVI, Si c'est un homme

 

 

Matilda's Contest

 

 

   Lire en VO

Primo Levi: Se questo è un uomo

 

 

J'aime des classiques 

Gustave Flaubert: Madame Bovary

 

 

Ma bibliothèque sur Babelio

 

 

 

Le club des rats de biblio-net

 

 

 

Library Thing


Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Mes billets

Littérature
Anderson (Poul): La Patrouille du temps

Ivo ANDRIC: La Chronique de Travnik

Achim von ARNIM: Isabelle d'Egypte

Honoré de BALZAC: Le Curé de Tours

Honoré de Balzac: Pierrette

John BARTH: Le Courtier en tabac

Jacques BONNET: Des bibliothèques pleines de fantômes

Fabrice BOURLAND: Le fantôme de Baker Street

Charlotte BRONTË: Jane Eyre

Jacques CAZOTTE: Le Diable amoureux

CHATEAUBRIAND: Mémoires d'outre-tombe, livres I à XII (partie 1)

Erskine Childers: L'Enigme des sables

Wilkie COLLINS: La Dame en blanc

Jacques DUBOIS: Les romanciers du réel

Alexandre DUMAS: Pauline

Alexandre DUMAS: Olympe de Clèves

Alexandre DUMAS: Joseph Balsamo (Mémoires d'un médecin, I)

Alexandre DUMAS: Le Chevalier de Maison-Rouge

Andrea FAZIOLI: Chi muore si rivede

Jasper FFORDE: L'affaire Jane Eyre

Carlos FUENTES, L'instinct d'Inez

Jean GIONO: Le Déserteur

Graham GREENE: Rocher de Brighton

Jacob et Wilhelm GRIMM: Contes pour les enfants et la maison

Henry JAMES: Confiance

Henry JAMES: Histoire singulière de quelques vieux habits

Henry JAMES: Une tragédie de l'erreur

Henry JAMES: Histoire d'une année

Henry JAMES: Un peintre paysagiste

Henry JAMES: Un jour de rêve

Henry JAMES: Mon ami Bingham

Henry JAMES: Pauvre Richard

Henry JAMES: L'Histoire d'un chef-d'oeuvre

Daniel KEYES: Des fleurs pour Algernon

Pär LAGERKVIST: La Terre Sainte

David LODGE: L'Auteur! L'Auteur!

MOLIERE: La Jalousie du Barbouillé

MOLIERE: Le Médecin volant

MOLIERE: L'Etourdi, ou les contre-temps

Antonio Munoz Molina: Fenêtres de Manhattan

Alfred de MUSSET: Lorenzaccio

Alfred de MUSSET: Histoire d'un merle blanc

Bernard NOËL: Le Château de Cène

Joyce Carol OATES: Nous étions les Mulvaney

Cynthia OZICK: Un Monde vacillant

Cynthia OZICK: Le Messie de Stockholm

Cynthia OZICK: Le Châle

Christopher PRIEST: Une femme sans histoires

Charles ROBINSON: Génie du proxénétisme

Patrice SALSA: La Signora Wilson

George SAND: Consuelo

George SAND: La Comtesse de Rudolstadt

George SAND: Nanon

Jean-Yves TADIE: Regarde de tous tes yeux, regarde!

Elizabeth VON ARNIM: Christopher et Colombus

Elizabeth VON ARNIM: Avril enchanté

Juli ZEH: La Fille sans qualités

Emile ZOLA: La Fortune des Rougon

Emile ZOLA: La Curée

Emile ZOLA: Le Ventre de Paris

Emile ZOLA: La Conquête de Plassans

Emile ZOLA: La Faute de l'abbé Mouret

Emile ZOLA: L'Argent


Essais


Catalogues d'expositions

Julius Bissier - Der metaphysische Maler / Pittore del metafisico

Philips Wouwerman 1619-1668


Livres de cuisines


Ticino con amore





Créer un Blog

Recherche

Syndication

  • Flux RSS des articles
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés