Mercredi 7 octobre 2009

Décembre 1915. Au moment où, en Flandres, des milliers de jeunes soldats anglais assistent dans les tranchées à l'effondrement la civilisation européenne, le vieux maître se meurt. C'est la fin d'une époque. Le monde d'hier, un rêve de rapports policés et de cosmopolitisme. Il se nomme Henry James, l'auteur reconnu de récits et de romans célèbres. C'est lui qui se cache derrière cet énigmatique titre L'auteur! L'auteur! - souvenir d'une époque où dans les théâtres anglais le public appelait ainsi traditionnellement l'artiste pour le convier à saluer. Mais se demande-t-on à quand remonte au juste cette célébrité? Au cours d'un long flash-back qui fait tout le roman, David Lodge nous invite à retourner dans le passé du grand écrivain, au moment où celui qui voulait être le Balzac anglo-saxon, se met à rêver, le temps des premiers succès vite passé, d'une reconnaissance théâtrale...


Je ne sais s'il faut ouvrir ce livre parce qu'on aime David Lodge ou bien parce qu'on aime Henry James, tant l'écrivain britannique met de lui dans ce récit. C'est en fait une partie de ses questionnements d'écrivain - et de ses échecs - qu'il projette dans la personne du romancier américain lequel, pour l'occasion, est convié à lui servir de personnage de roman - puisque c'est un roman que signe David Lodge et non une biographie. Dans sa biographie romancée donc, David Lodge semble s'amuser éperdument à prendre l'amateur de James à contre-pied. D'abord parce qu'il choisit de se concentrer sur la période théâtrale d'Henry James. On sait parfois ce que James a acquis au cours de cette période de créativité douloureuse, qui fut surtout pour lui un échec: la manière de ce qu'on appelle sa troisième et dernière période. Mais qu'un roman sur James, c'est-à-dire sur un romancier, choisisse de trouver là la vérité de l'écrivain pourrait paraître un peu fort, pour des raisons qui sont évidentes sans doute, et d'autres qu'il serait un peu long de développer dans les limites de cette note (mais qui trouveront parfois ici leur place). En outre, David Lodge choisit de privilégier, parmi toutes les relations de James, les relations privées: son amitié pour George Du Maurier, le caricaturiste et romancier aujourd'hui oublié de Trilby, qui fut l'un des premiers best-sellers planétaires; sa relation ambiguë avec la romancière Constance Fenimore Woolson. Edith Wharton n'est qu'une protagoniste lointaine. La belle correspondance avec Stevenson, sur l'essence de la fiction, est à peine évoquée.


Cette double réduction de focale n'est pas sans humour, s'agissant de parler de cet artiste du point de vue, de ce maître de l'anamorphose qu'est Henry James. Je suis moins sûr que l'espièglerie avec laquelle Lodge se plait à nous montrer un James rotant, pétant ou déféquant soit absolument nécessaire au récit. D'autant que ce plaisir d'artiste, je dirais presque ce plaisir d'atelier, de rappeler le corps du romancier, la machinerie qui se cache derrière l'oeuvre de l'écrivain, et la soutient, se double d'un curieux puritanisme lorsqu'il s'agit d'évoquer la vie amoureuse de James. La thèse de Lodge est claire: James n'a jamais eu de relations sexuelles. Ses relations amoureuses sont toujours restées velléitaires et ambiguës. Peu importe que la critique ait depuis quelques temps rappelé certains passages explicites de la correspondance, mettant en scène un James séduit plus qu'intellectuellement par le corps des garçons. Peu importe la sensualité qui court sous chacun des récits de l'écrivain, et menace à chaque page de mettre en danger un ordre social qui, s'il est une des formes de la civilisation, est aussi un parangon d'hypocrisie et de désirs masqués.


Sans doute peu attentif à la dimension subversive de James, et au sens de son ironie, Lodge avait besoin d'un James puritain, coincé, compassé. Le grand écrivain américain y perd finalement une part de son ambiguïté. On voit mal comment se dessine le profil d'une oeuvre, qui est d'abord une pensée. Et même si j'ai trouvé certains passages astucieux (l'évocation de James mourant au début du roman, le long récit de la première de Guy Domville, les promenades à vélo d'un James vieillissant dans la campagne anglaise), j'ai été relativement déçu par ce livre. Il est vrai que si je suis un admirateur inconditionnel de James, je goûte ordinairement peu la lecture de Lodge. D'où le retour à ma première question: qui faut-il donc aimer? qui nous pousse à ouvrir ce livre? David Lodge? Henry James? Et de qui est-il vraiment le portrait?


 

Par Cléanthe - Publié dans : Littérature anglo-saxonne (Royaume-Unis, Irlande)
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