Vendredi 6 février 2009

Ada est une adolescente précoce, comme l'héroïne de Nabokov à laquelle elle nous fait souvent penser. Intelligente, cultivée, volontiers agressive (elle a été renvoyée de son précédent lycée, parce qu'elle a agressé l'un de ses camarades avec un poing américain), elle partage son temps entre sa vie à la maison (où elle doit s'enfermer dans la salle de bain ou les toilettes pour lire à l'abris d'une mère envahissante) et son temps au lycée, institution privée des bords du Rhin, à Bonn, réservée aux enfants de la haute-société en difficulté scolaire. Là, elle se livre à des joutes verbales, véritables duels intellectuels, avec certains de ses professeurs. Et fréquente un groupe de hard rock, elle dont l'un des membres est amoureux. L'arrivée d'Alev, mi-égyptien, un quart français, de trois ans son aîné, manipulateur adepte de la théorie des jeux, dont il cherche à se faire un bréviaire de vie, et la fascination qu'il exerce sur la tout jeune fille, vont être la cause justement d'une étrange manipulation, dont va être victime leur professeur d'allemand, polonais revenu du monde de derrière le rideau de fer et adepte du livre de Musil, L'Homme sans qualités. Mais quand le jeu est lancé, qui peut être dit le jouet des autres? Et le maître du jeu n'est-il pas tout simplement un joueur comme les autres, que menace à tout moment l'alliance possible des autres joueurs contre sa potentielle domination?


La fille sans qualités n'est pas le titre allemand du roman de Juli Zeh, mais un clin d'œil des traducteurs à une référence qui revient plusieurs fois au cours de l'œuvre. Je préfère le titre original: Spieltrieb (L'instinct de ou du jeu), qui fait signe vers d'autres références, prises ironiquement, le non moins célèbre Jeu des perles de verre de Hermann Hesse par exemple, et qui en plus est porteur de plus d'incertitude, le génitif (de ou du, qui rend la traduction difficile) ne nous permettant jamais de décider si c'est objectivement ou subjectivement que le monde est un jeu, si le jeu est la loi d'un monde à comprendre, de quoi relancer le vieil idéal de contrôle et maîtrise de la nature, ou bien la projection délirante de quelques jeunes gens en mal de repères sur un monde dans lequel ils ne parviennent à se retrouver.


Quoi qu'il en soit, assumant la référence appuyée au roman de Musil, qui, si elle ne figure pas dans le titre original, revient plusieurs fois sous la plume de l'auteur, celle-ci écrit: «A l'instar d'Ulrich, Ada se tenait moins pour un individu que pour la quintessence de l'esprit du temps.». Certains critiques en ont pris prétexte pour y lire le portrait d'une génération. C'est prouver qu'ils ne savent pas lire ou, plus grave, qu'ils n'ont pas beaucoup lu, puisque la référence à Ulrich leur échappe. La quintessence d'une époque! Dans le corps, les pensées d'une adolescente de 15 ans, aux seins trop gros, qui ne voit d'elle-même qu'une masse de chair flasque et expérimente le hiatus entre une esprit acéré, fin, cruel, et ce corps, qui n'est pas celui des jeunes filles élancées qui l'entourent («les princesses»), corps qu'elle sait transcender cependant baskets aux pieds quand elle court, Juli Zeh a voulu figurer le nihilisme latent d'une époque, dont la caractéristique objective est d'abord qu'elle n'a plus même le courage de se penser nihiliste. Ada n'est pas un miroir, mais un boomerang. La figure improbable d'Ada est moins le reflet d'une époque ou de ce qu'expérimenterait aujourd'hui telle ou telle génération que le retour de la faillite d'un temps dans lequel s'abiment les idéaux de l'Histoire. Voilà sans doute la leçon de cette descente aux enfers énigmatique portant sans enthousiasme les protagonistes du jeu à quelque chose qui n'est même pas une déchéance ou une fin tragique, mais le redémarrage du jeu sur d'autres règles (il y aurait beaucoup à dire sur le cliché de la passion amoureuse qui vient en apparence seulement ouvrir l'histoire à la fin s'il ne fallait justement trop dévoiler de cette histoire).


Donc, que reste-t-il quand on ne croit plus en rien? Que l'on a dépassé la philosophie, même quand elle se formule en nihilisme, qui, à sa manière, restait une croyance: la croyance, au moins, qu'il n'y a rien à croire; de même que l'athéisme militant était encore une forme de croyance religieuse? Aurons-nous la force de vivre dans ce monde? Car dans le monde de la compétition post-moderne, les besoins de l'homme sont inchangés: le goût de l'ordre et la quête d'un sens mystique à l'existence. Or les formules du droit ou de la religion ne sont plus que les règles d'un jeu bien ordonné. Et la tension mystique s'assume dans la recherche d'un lien qui s'affirme au-delà de toute intelligence: c'est le sens de la soumission d'Ada à Alev («Les rares choses qu'il était impossible de comprendre prenaient une valeur sacrées, elles étaient des indices prouvant l'existence d'un ultime refuge. Alev et la façon dont elle réagissait vis-à-vis de lui rentraient dans cette catégorie.»).


Derrière le ton désabusé de Juli Zeh, dont on pourrait croire qu'il accompagne le nihilisme du présent, se cache donc un grand roman de réflexion morale. Ada et Alev sont incapables de vivre dans le monde délivré de toutes valeurs qu'ils entrevoient. Que les références à Nietzsche dont ils abusent ne nous trompent pas. Comme celles à Musil. Ce sont les refrains d'une époque saturée de références. Au lieu de la liberté, le jeu pervers qu'ils s'inventent est la fausse monnaie d'une existence qui ne sait s'assumer comme libre jusqu'au bout.


Il ne faudrait pas croire cependant que l'œuvre de Juli Zeh ne soit qu'une sorte de somme philosophico-romanesque, ce à quoi on réduit souvent, hélas, le roman allemand. Certes, il y a dans ce livre quelque chose qui rapproche son auteur de certaines œuvres de Hermann Hesse, de Thomas Mann, de Musil, d'Hermann Broch, ou de Canetti. Ce n'est pas un hasard. Depuis que dans les années 20 et 30 l'Université allemande a capitulé devant la montée de l'extrémisme politique la pensée s'est réfugiée dans le roman. Et même si, en Allemagne, l'Université s'est reconstruite depuis, il est resté un habitude de faire du roman l'un des lieux naturels de la pensée, même la plus spéculative.


Mais justement, l'autre intérêt de l'œuvre de Juli Zeh est qu'elle tend visiblement à prendre au sérieux cette tension du roman allemand vers la réflexion théorique. A quelle condition le roman fait-il oeuvre de savoir? Comment peut-il produire une connaissance du monde? Le recours très fréquent aux références de toutes sortes, dans un récit dont l'imaginaire des protagonistes est lui-même saturé de références, la distance ironique qui invite ici ou là à commenter l'action (voilà ce qui se passerait alors au cinéma, voilà comment il arrive habituellement dans les romans), le motif emprunté au roman de Musil d'introduire régulièrement les chapitres par des descriptions météorologiques, mais dans un style plus expressionniste, contemporain, jouant sur des associations agressives, improbables, à l'image des sarcasmes d'Ada, sont quelques uns des éléments qui contribuent à cet art très lucide du roman qui est celui de Juli Zeh. Et que ce roman dans lequel la réflexion morale occupe une place considérable débouche sur l'examen d'un cas indécidable moralement n'est pas la moins élégante ironie de ce livre. N'attendons pas de Juli Zeh la moraliste qu'elle délivre des leçons de morale.


Par Cléanthe - Publié dans : Littérature allemande
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Vendredi 16 janvier 2009

Jeune professeur de dessin, Walter Hartwright est engagé à Limmeridge House, pour donner des cours à deux jeunes filles, Laura Fairlie et Marian Halcombe. Ce sont deux demi-soeurs, très dissemblables, mais que lie une très grande amitié. Walter ne tarde pas à tomber amoureux de Laura qui, héritière d'une grande fortune et promise à un autre, se détourne à contre-coeur du professeur. Il faudra toute la perspicacité de Marian et le courage de Walter pour parvenir à bout de l'inquiétante machination dont la jeune fille est l'objet et déjouer les plans de sir Percival Glyde, l'époux de Laura et de son complice, le comte Fosco.


On voit couramment dans La Dame en blanc l'un des précurseurs du roman policier. Je ne suis pas sûr de ce que vaut cette étiquette étant donné qu'au XIXème siècle les les noms d'auteur de romans à énigmes ou à mystères sont si nombreux que cela finit par constituer un genre à part entière, auquel il serait intéressant un jour que quelqu'un finisse par consacrer un étude, indépendamment de cette notion de précurseur, par laquelle on vide le roman d'une époque de ce qu'il a de propre, au profit des formes contemporaines dont il serait l'anticipation;. Je dirai plutôt que La Dame en blanc est un prolongement victorien du roman gothique, dont il combine quelques uns des lieux communs: une figure de méchant, à la fois sans scrupule et tyrannique, à contre-courant des vertus du véritable gentleman, mais qui se dissimule d'abord sous les dehors de manières courtoises; un autre méchant, cynique, venu d'Italie, pays, je ne sais pourquoi, qui depuis Les Mystères d'Udolphe fait frémir l'Angleterre; une demeure, qui n'est plus ici le lieu d'apparitions, sinon celles de la dame en blanc, dans son habit de fantôme, mais le lieu où se trament d'inquiétantes manoeuvres et laisse l'héroïne (les héroïnes) sans protection à la merci du maître du château; un amant protecteur, qu'un long voyage éloigne; etc. Tous les éléments sont là d'un récit fabriqué à partir du matériau des romans terrifiants de la période précédente. C'est d'ailleurs cette impression de combinaison qui domine, de quelque chose d'entièrement construit, d'artificiel. C'est, me semble-t-il, à la fois la force et la faiblesse de Wilkie Collins, si je peux en tout cas juger de toute une œuvre à partir de ce seul roman, qui est le premier que je lis de lui.


L'énigme, l'impression de mystère, naît de l'artifice et du rappel incessant de motifs venus du roman gothique, qui est la forme la plus terrifiante du roman à l'époque: nous voilà, lecteur, pris dans le récit d'une machination, en forme lui même de récit fabriqué. Où qu'on regarde: la conspiration est partout. D'autre part, l'idée de multiplier les narrateurs, si elle n'est pas encore moderne, dans la mesure où Wilkie Collins ne sait pas exploiter chacune de ces voix comme un « point de vue », c'est-à-dire une aperception individuelle, inconciliable avec les autres, d'une réalité qui donc échappe, donne un ton astucieux au roman – et garantit surtout les apparences! Ainsi il est permis librement au lecteur de ce vautrer en quelque sorte dans l'évocation du crime, de la folie, de l'adultère, des manipulations, bref de tout ce que la morale réprouve, puisque le récit en est donné sous la forme d'un procès où chacun, à tour de rôle, est convié à présenter son témoignage, à charge contre le crime. On ne fait pas plus victorien!


Pourtant, même si j'ai passé un très bon moment, je n'ai pas trouvé dans ce roman tout le plaisir que j'en attendais. Depuis un moment, j'entendais parler de Wilkie Collins comme d'un auteur à lire absolument. Franchement, je préfère Mrs Radcliffe, parce que ses héroïnes sont moins sottes que celles de Wilkie Collins: c'est quand même curieux que dans La Dame en blanc il faille être quelque peu oie blanche pour être femme selon les canons de l'époque, c'est-à-dire digne d'être mariée; l'autre héroïne de l'histoire, j'aimerais dire la vraie femme, celle qui sait penser et agir et qui pour cette raison, entre nous, est la seule véritablement désirable, est d'une laideur repoussante; comme elle est pauvre en plus, elle demeurera célibataire! Et même dans le jeu qu'il fait avec les références gothiques, Wilkie Collins qu'on tend à reprocher parfois des meilleures plumes de l'époque victorienne, reste bien éloigné du coup de génie en la matière: Jane Eyre, où les figures de la terreur sont convoquées elles aussi, mais retournées contre les attentes premières du lecteur formé aux stéréotypes du roman gothique, le méchant, taciturne et tyrannique, se révélant un homme brisé, seul digne finalement d'être aimé.

Par Cléanthe - Publié dans : Littérature anglo-saxonne (Royaume-Unis, Irlande)
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Vendredi 2 janvier 2009
Meilleurs voeux
pour
cette nouvelle année
2009


(note aux participants du blogoclub de lecture: fêtes obligent, j'ai pris un peu de retard ces derniers temps. Mes remarques sur le Wilkie Collins ne seront donc disponibles que dans quelques jours)
Par Cléanthe
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Jeudi 25 décembre 2008
Dans mon petit soulier ce matin:




deux volumes d'une collection que j'adore












Un coffret comme on n'en reçoit qu'à Noël











Madame Cleanthe et Petit Cleanthe n'ont pas été oubliés eux non plus:








Merci Papa Noël!
Par Cléanthe - Publié dans : Histoires de lecture
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Mercredi 24 décembre 2008

JOYEUX NOËL!

Que souhaite-t-on en pareil jour?

Une table animée.
Que la dinde soit bien rôtie,
le homard appêtissant dans sa sauce,
ou, plus simplement,
le thé, fumant,
le vin et les épices, entêtants...



et pourquoi pas que le Père Noël pense à vous en déposant au pied du sapin
tout plein de nouveaux livres
en vue de nombreuses heures de lecture.


Par Cléanthe
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Lundi 22 décembre 2008

Comment faire, quand vous venez d'inventer le voyage dans le temps, pour vous prémunir contre tous les aventuriers, prêts à se tailler un empire dans l'une ou l'autre des périodes de l'Histoire, ou les exaltés qui aimeraient en modifier le cours? Heureusement, l'histoire n'est pas facile à transformer. Et puis, pour les cas les plus délicats, il y a des contrôleurs qui veillent: pour cela, on a fondé la Patrouille du temps, organisation installée un peu partout dans l'Histoire, et dirigée par les Danelliens, ces lointains descendants des hommes...


Chacune des cinq histoires qui constituent ce recueil met en scène le personnage de Manse Everard, américain du milieu du XXème siècle, ancien lieutenant de l'armée, recruté par la Patrouille. La première nouvelle, qui donne son titre au recueil (La Patrouille du temps), entraîne Everard et son acolyte, Charles Whitcomb, dans l'Angleterre victorienne, où ils cotoient une réplique de Sherlock Holmes, puis jusqu'au Vème siècle dans le royaume des Saxons sur la piste d'un archéologue idéaliste qui voulait rendre le monde meilleur en changeant le cours de l'Histoire. Dans Le Grand Roi, Manse Evrerard plonge jusqu'au lointain royaume Perse et retrouve l'un de ses amis sous les traits du roi Cyrus. Les Chutes de Gibraltar nous donne à voir les splendeurs de la nature au moment où la Méditerranée se crée. Échec aux Mongols laisse entrevoir la possibilité d'un autre monde, si l'Amérique avait été découverte au XIIIème siècle par les Mongols – quitte à suggérer au passage que notre propre monde pourrait n'être que le résultat d'une manipulation de l'Histoire. Enfin, dans l'Autre Univers, Manse Evrerard est conduit à intervenir pour réviser une manipulation majeure de l'Histoire, survenue à la suite de l'assassinat de Scipion l'Africain par deux aventuriers du 205ème millénaire.


Poul Anderson fait partie de ces quelques écrivains dits de l'Age d'or de la science-fiction (Heinlein, Asimov, Bradbury, etc.), dans lesquels j'aime me plonger régulièrement. A partir de quelques prémisses (ici la possibilité du voyage dans le temps), le récit se développe sans spéculations inutiles (les paradoxes temporels, la description des engins techniques permettant le voyage ou la théorie physique qui le sous-tend, sans lesquels un auteur plus récent n'imaginerait pas qu'on puisse écrire une histoire de science-fiction). Cela donne des récits efficaces, sans doute autant que les romans policiers de la même époque (Chandler, Hammett), qui sont aussi l'une de mes distractions favorites. Les amateurs des effets spéciaux au cinéma ou des grands coup d'archet s'y ennuieront peut-être. Mais la valeur littéraire de ces textes naît justement de la pauvreté apparente des moyens. Car la narration est conduite de façon absolument exemplaire, donnant la part principale à l'humanité des protagonistes et au sentiment d'un monde dont la compréhension échappe en profondeur.

Par Cléanthe - Publié dans : Littérature anglo-saxonne (Etats-Unis)
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Dimanche 14 décembre 2008

Rejeté par le siens, parce qu'il est différent d'eux, un merle blanc part en quête d'un endroit où vivre sur terre et de sa propre identité...


Le résumé est injuste avec le texte. Il pourrait faire croire à quelque chose d'un peu lourd sur la singularité romantique et le mal du siècle ou bien encore, comme je l'ai lu -hélas- dans un commentaire scolaire à une ode à la différence. Rien de cela. C'est un conte charmant, dans le goût de certaines histoires d'E.T.A. Hoffmann, une fantaisie, où Musset joue avec sa propre vie (on reconnaît George Sand sous les plumes d'une jeune merlette), plaisante de ses propres mythes (la solitude du génie), épingle au passage la société littéraire de son temps. Je ne connaissais pas les contes de Musset. C'est le premier que je lis. Mais on trouve dans celui-ci quelque chose du ton de La Princesse Brambilla de Hoffman qui, rapproché de la profondeur, notamment politique, de certains drames (je pense à Lorenzaccio), me dit que je ne vais pas tarder à replonger le nez dans l' oeuvre de Musset.


Par Cléanthe - Publié dans : Littérature française et francophone
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Jeudi 11 décembre 2008

Ce livre s'adresse d'abord à ceux qui ont réuni autour d'eux plus de dix mille livres, ou qui voudraient le faire. Catégorie à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, sans que je sache d'ailleurs si c'est vraiment d'honneur qu'il s'agit, les livres s'étant dans mon cas pour ainsi dire accumulés d'eux-même. Ma politique en la matière est plus rigoureuse que celle de l'auteur de ce petit essai, qui avoue tout garder, puisque j'applique une loi draconienne, de ne jamais conserver de titres en double, sauf pour la valeur d'un commentaire, et que je m'efforce en plus depuis plusieurs années de racheter systématiquement les œuvres complètes de plusieurs auteurs, dont je peux ainsi me débarrasser des volumes épars – une façon intéressante d'ailleurs d'accroitre sa bibliothèque en réduisant le nombre de volumes! Je ne sais pas non plus si j'appartiens à la catégorie susnommée de des dix à vingt mille livres. Mais la dernière fois que j'ai compté, j'en possédais plus de sept mille, et comme c'était il y a un moment, je peux penser qu'aujourd'hui le nombre fatidique est atteint.


Si je parle autant de moi, c'est que le livre de Jacques Bonnet y entraîne. C'est un de ces ouvrages que ceux qui aiment la lecture se plaisent régulièrement à parcourir, entre deux livres justement. J'en ai remarqué le très beau titre récemment sur le blog de Lou. Et c'est un bonheur, en effet, de savoir qu'il y en a d'autres que vous avec qui vous partagez cette douce folie d'aimer les livres – douce en tout cas tant que vous n'envisagez pas de revêtir l'armure et de foncer, l'arme au poing, sur des moulins à vent!


Pourquoi cette célébration auto-contemplative des livres et des bibliothèques nous plait tant? Car il ne faut pas aller chercher ailleurs le plaisir qu'on éprouve à lire Jacques Bonnet. Qu'apprend-on de l'origine des bibliothèques personnelles, de la différence de la bibliophilie et de la bibliomanie, des problèmes de classement, du rapport qu'on entretient avec les personnages et les auteurs? Rien de neuf. Mais il est bon qu'un autre que nous nous le dise. Comme dans ces conversations qu'on poursuit, dans l'intimité d'un ami, simplement pour le plaisir de dire à deux ce que chacun séparément on pense. Et comme dans une relation d'amitié, on en sort avec une liste de quelques livres à lire – ceux que, dans le tas, on ne connaissait pas et dont, vue la qualité de ceux qu'on connaissait déjà, on pense dès maintenant le plus grand bien.


Mais il y a plus, une interrogation qui revient plusieurs fois sous la plume de Jacques Bonnet, et contribue pour le coup à l'originalité du livre: le développement de l'Internet, du numérique, de vastes banques de données rendant les livres disponibles en permanence et où qu'on soit ne rendent-ils pas caduque ce besoin de réunir autour de soi tous les livres dont on suppose qu'on pourrait avoir un jour besoin? Ne vivons-nous pas la fin des grandes bibliothèques personnelles?


Moi-même qui vit au carrefour de ces deux cultures – celle, bibliophile, qui voit dans l'accumulation des films, des livres, des disques, de tout support culturel une des conditions de la liberté individuelle, et celle, technophile, qui fait confiance au développement des instruments de communication et sait pratiquer une forme de nomadisme – je pense aussi que nous vivons un changement de monde. Et, histoire de trancher avec le pessimisme ambiant, pourquoi faudrait-il que culturellement celui de demain soit moins heureux que celui d'hier?

Par Cléanthe - Publié dans : Histoire et théorie littéraires
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Mercredi 10 décembre 2008

Parvenue à la fin de sa vie, la marquise de Franqueville se souvient de sa jeunesse, lorsque jeune paysanne, illettrée, mais travailleuse, elle faisait la connaissance du jeune Franqueville, novice au monastère. Entre les deux jeunes gens, l'entente est immédiate. Franqueville apprend à lire à Nanon. Et en 1789, c'est lui qui décrypte pour elle les lointains échos du vent révolutionnaire. Mais la Révolution progresse. Franqueville qui a quitté le froc et songe à s'engager dans l'armée nationale est rattrapé par 93...


Ceux qui ont lu Nanon considèrent d'ordinaire que c'est le dernier grand livre de George Sand (en fait son dernier roman achevé, en 1872). Et ils ont leurs raisons, en effet, pour louer ce dernier opus sandien: outre une intrigue qui trouve à mêler des genres littéraires différents (essai, discours, roman de formation, roman sentimental, récit d'aventure, roman champêtre, robinsonnade, etc.), on y rencontre un effort intéressant pour donner une autre lecture de la Révolution française: c'est une autre révolution, vue de la campagne, qu'on découvre dans Nanon. C'est pour cette raison d'ailleurs que j'ai ouvert le livre. Ce n'était peut-être pas une bonne idée. Franchement, je ne trouve rien de supérieur dans ce livre. Le métier de George Sand est suffisant, bien sûr, pour qu'on le lise sans déplaisir. Mais, franchement, l'auteur a bien vieilli: le style, qui n'a jamais été son fort, est poussif. Et plus de place pour le romanesque qui, dans les chefs-d'œuvre (Consuelo, L'Homme de neige), tenait lieu de style, et avec quel brio. Sand a toujours fait la leçon. Seulement il y a dans son côté institutrice de la IIIème République quelque chose de déplaisant, en rupture avec les dissertations sans doute bavardes des œuvres de jeunesses ou de la maturité, mais portées par des héros, des héroïnes de grande classe. Au lieu de cela Nanon m'ennuie. La leçon politique n'est pas d'une très grande portée. A la même date, Zola fait mieux, lui qui en la matière pourtant ne pousse jamais la leçon aussi loin qu'il le pourrait puisqu'il persiste à voir la politique en journaliste: par le petit bout de la lorgnette, comme le récit de coups et d'anecdotes plutôt que les grands mouvements historiques et sociaux. Surtout, je pense à Quatrevingt-treize de Victor Hugo, ce chant du signe d'un immense artiste, dont le propos politique est peut-être moins sûr que celui de Georges Sand, puisque Hugo ne voit pas ce que la Révolution française a raté (et que Karl Marx vingt ans avant déjà avait théorisé: Le 18 brumaire de Louis Bonaparte): le peuple français, c'est-à-dire un peuple d'abord rural, le peuple des campagnes. L'idéal sandien, au lendemain du Second Empire, d'une France réconciliée avec elle-même, c'est-à-dire sachant le parti qu'il faut faire à la Province, aux campagnes aurait mérité sûrement la plume alerte d'un Hugo.


Par Cléanthe - Publié dans : Littérature française et francophone
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Samedi 6 décembre 2008

François Mouret, qui a fait fortune dans le commerce de vin en gros, est venu s'installer à Plassans, où il compte mener la vie de rentier que lui promet le gîte paisible qu'il occupe avec sa famille, situé entre la sous-préfecture, attachée au pouvoir impérial, et la villa des Rastoil, où se réunit le parti royaliste. Heureux de n'être d'aucun parti, François passe son temps dans son jardin où il se plait à cultiver ses fruits et ses légumes. Mais la maison est spacieuse. Et François songe à louer le deuxième étage de la demeure, contre l'avis de sa femme, Marthe, qui craint que la présence d'étrangers ne trouble le bonheur qu'ils ont su y construire. Finalement, l'appartement est loué, à un ecclésiastique, l'abbé Faujas, venu, avec sa mère, de Besançon. Les Mouret ne savent pas encore ce qu'il leur en coûtera d'avoir fait entrer dans leur vie l'homme que Paris a envoyé secrètement pour reconquérir politiquement Plassans...



La Conquête de Plassans aurait pu être le roman du bonheur familial. Mais l'image, par quoi le roman s'ouvre, de la famille goûtant sur la terrasse les derniers jours d'été est tout sauf un manifeste. L'image seulement d'un paradis perdu, ambition dominante de cette branche des Rougon-Macquart que les deux fils aînés n'auront de cesse de retrouver: le futur abbé Mouret et Octave, bientôt homme à femmes, puis créateur de Grands Magasins parisiens. Car dès le départ, il y a quelque chose de fissuré dans cette image trop parfaite d'une famille qui croit trouver dans la réunion d'elle-même tout ce qui convient à son bonheur. Peut-être est-ce que la clôture familiale (c'est la fatalité de toutes les familles!) est ici plus présente qu'ailleurs, en quelque sorte repliée sur elle-même, par le fait que Marthe et François sont cousins germains, que les parents de l'un donc sont l'oncle et la tante de l'autre, qu'ils ont en commun la même grand-mère. Et pas n'importe quelle grand-mère: Adélaïde Fouque, la «matriarche» des Rougon-Macquart! L'image de Désirée, troisième enfant de la famille, une jeune fille attardée qui adolescente. joue encore à la poupée comme une enfant, rappel de la consanguinité des deux époux, n'est-elle pas aussi l'image, faussement innocente, de la grand-mère Fouque, internée, près de Plassans, dans un asile d'aliénés? Voilà que dans l'Éden paraît donc déjà le serpent: la proximité des deux époux, déraisonnable, puisqu'elle est aussi biologique, est moins une promesse de bonheur qu'elle ne rend plus inquiétante la fatalité que, chacun à sa manière, tous les Rougon-Macquart affrontent: la menace de la folie. Le mal est dans le fruit. Et ce n'est pas le tentateur qui est la vraie source du mal, ici incarné dans la figure inquiétante de l'abbé Faujas, comme le roman du XIXème siècle aime en produire, lui-même d'ailleurs le jouet d'une autre fatalité familiale, héritée d'une autre province, de Besançon, où il semble que depuis Balzac (Albert Savarus) et Flaubert (Le Rouge et le Noir) on ne passe plus son temps qu'à faire œuvre d'ambition jalouse et d'auto-destruction.


Sur le plan stylistique, la transition du Ventre de Paris à La Conquête de Plassans est nette. Après ce pur moment descriptif, cette apothéose de jouissance contemplative et critique qu'était le tome précédent, le quatrième volume des Rougon-Macquart offre comme une ascèse délivrée de pratiquement toute description. L'évocation des lieux se fait par l'énoncé suggestif des actions des personnages: le coin de jardin où Mouret cultive ses légumes, la tonnelle qui abrite les aller-et-venues de Faujas récitant son rosaire, l'impasse derrière les maisons qui accueille à l'occasion une partie de raquettes .


On retrouve aussi ce qui faisait l'attrait du premier épisode de la série (La Fortune des Rougon). Revenu dans cette province d'où part toute l'histoire des Rougon-Macquart, on se rappelle quelle fatalité les rapproche. A Paris, ils vivent séparés, au point que Lisa Quenu peut se plaindre d'avoir un cousin richissime, Saccard, qui fait mine de ne pas la connaître, ou qu'on peine à concevoir que le ministre Eugène Rougon et Gervaise soient issus de la même famille. En province, rien de tel. Dans ce creuset qu'est Plassans, on se côtoie et on se hait en voisin. Les grandes ambitions se nouent dans la proximité des mesquineries familiales.


Par Cléanthe - Publié dans : Littérature française et francophone
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