Jim et Mac sont deux militants communistes, envoyés par le parti dans une vallée fertile de Californie, afin de tâcher d'y fomenter une grève, parmi une main d'oeuvre exploitée
d'ouvriers agricoles saisonniers. Bientôt l'accident d'un vieillard, ancien bûcheron épris de dignité qui survit difficilement en participant à la cueillette de pommes, sert d'étincelle au
mouvement...
Moins réussi sur le plan formel que les sublimes Raisins de la colère du même auteur, ce En un combat douteux…
constitue cependant un très beau roman social, dont le point de vue choisi – celui de deux militants communistes dans l'Amérique des années 30 - permet de suivre, étape après étape,
l'organisation et l'évolution d'une grève. Ce roman a sans conteste une fonction documentaire : la domination économique d'ouvriers miséreux par des propriétaires agricoles bien organisés
qui tiennent tous les pouvoirs de la vallée est illustrée avec précision. L'idée de centrer l'action sur les manœuvres de deux hommes dévoués à soutenir le combat - cette guerre sociale entre les
possédants et ceux qui n'ont rien devant laquelle rien n'est clair, même pas le choix des armes- est une des grandes réussites du roman. Le jeune Jim apprend de Mac, chargé de sa formation
militante, le cynisme nécessaire à la cause : « Je n'ai pas le temps de penser aux sentiments d'un seul homme, dit Mac, sèchement. J'ai trop à faire à m'occuper des foules. […] Nous
marchons vers un but, un but réel, pratique, qui n'a rien à faire du respect humain. » ; « Les sentiments, ça n'existe pas pour une foule. Les usages et le bon goût, ça n'existe
pas. ». Jim apprend de Mac l'inhumanité requise de ceux qui luttent pour un monde nouveau respectueux de la justice.
Sans doute y a-t-il cependant quelque chose de tragique dans ce combat, que manque pas d'épingler l'auteur. Car l'humaniste
Steinbeck se montre assez critique avec la logique de ses deux personnages principaux, comme il le fait dire, par refus de l'esprit de système, d'où qu'il provienne, à Doc, le médecin du
camp des grévistes qui soutient la cause, sans y croire, parce que son attention à lui se concentre sur les hommes : « Il ne peut naître que violence d'une chose édifiée dans la
violence. ». En quelques débats décisifs les termes d'un autre conflit sont donc posés, qui n'oppose plus seulement capitalistes et ouvriers, mais humanisme et idéologie.
Cependant la méthode narrative de Steinbeck est à ce point sûre que le lecteur n'éprouve jamais l'impression de se trouver en
face de quelconques débats théoriques sur la nature du social ou les ambitions politiques. Car, malgré la richesse documentaire du roman, le propos de Steinbeck est ailleurs. A la fin du roman,
la mort d'un des deux militants communistes nous prévient de l'issue malheureuse de la grève. Est-ce le constat d'une violence inutile ? Plutôt la fin malheureuse d'une action militante à
laquelle l'auteur reconnaît cependant sa valeur, puisqu'elle se sera montrée capable, malgré l'issue « douteuse » du conflit, de rassembler les miséreux, de leur faire toucher quelque
chose de la conscience que, rassemblés, ils constituent une force, et partant de leur rendre un peu d'une dignité confisquée par l'anonymat d'une société dans laquelle il ne leur a pas été prévu
de place. Au-delà du social, c'est donc ici la tragédie qui domine, comme l'indique d'ailleurs dès la première page le titre tiré d'un vers du Paradis perdu: car comme la révolte
du Lucifer de Milton, celle des grévistes ne peut être qu'un combat perdu d'avance :
D'innombrables esprits armés
Osèrent détester son règne, me préférer,
Défier son pourvoir infiniment
En un combat douteux dans les plaines du Ciel,
Ébranlant son trône. Qu'importe la bataille perdue ?
Tout n'est pas perdu – la volonté indomptable
La revanche, la haine immortelle,
Et le courage qui jamais ne cède ni se soumet
(John Milton, Paradis perdu, I, 101-108)
Car il en va de certains combats perdus à ne pas être de vains combats.
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