Vendredi 3 juillet 2009

La formation de la société moderne, la représentation des complexités sociales. Telle est la question du roman réaliste. On croit souvent que le réalisme est une pure et simple copie du réel, un effort pour donner la représentation vraie de ce qui est. Cette ambition a été battue en brèche par tous ceux qui - nouveau roman ou nouvelle critique - ont insisté, à partir des années 1960, sur la part construite, arbitraire d'une telle entreprise. L'intérêt de l'essai de Jacques Dubois est de nous donner à dépasser ces critiques en restant attentif à ce qu'elles ont révélé d'intervention de l'art dans le projet réaliste. D'abord, la grande affaire du réalisme n'est pas la réalité, mais le social. Un social exploré, à rebours de ce qu'on aurait pu croire, par le moyen de la fiction - une fiction que le romancier réaliste assume, donnant toute sa part au symbolique, au fantasme, au romanesque, à la figuration d'actions individuelles héroïques et idéalisées. Une première partie est consacrée à définir des constantes, la constitution d'une "théorie" du roman. Dans une seconde partie, Jacques Dubois distingue huit auteurs, et par le moyen de huit monographies dresse une histoire du projet réaliste et cherche à en penser les différences.

 

Qu'est-ce que le réalisme? Moins une école ou une esthétique qu'une communauté de projet: tous s'attachent à démonter, par le moyen du roman, la mécanique sournoise ou violente de la socialité. Plus que reproduction, le roman réaliste est instrument de connaissance, champ d'expérimentation. Comme pour tout projet de ce type, il y a bien sûr une visée totale ou totalisante du roman réaliste: d'où l'attention apportée aux détails qui sont non seulement le désir de dire une réalité inépuisable par le moyen de l'écriture, mais surtout, parce que ces détails sont pris dans leurs relations avec une socialité dont ils sont comme autant de signes, la volonté de révéler tout un continent que la littérature avait jusqu'alors négligé: la personnalité d'un homme, ses ambitions cachées, sa situation sociale se dit bien davantage par tous ces objets, vêtements, etc. qu'il réunit autour de lui, son cadre habituel de vie. Ce désir de totalité, c'est aussi ce qui impose cette forme du cycle ou du vaste ensemble romanesque qu'on retrouve chez plusieurs des écrivains réalistes: la Comédie Humaine, les Rougon-Macquart, ou même la série policière, par exemple des Maigret.

 

Bien sûr, le réalisme, ce sont aussi des techniques, la conquête de nouveaux moyens d'écriture: "croisement des registres métaphoriques" (le commerce, l'église, le désir sexuel, à quoi sont familiers les lecteurs de Zola), "description impressionniste, riche des moments et des nuances de la sensation" ou bien encore "description en mouvement, suivant le cours d'une marche, d'un déplacement", qui rendent la durée visible, "recours à l'indirect libre". Toutes ces techniques ont un objectif commun: trouver un moyen d'articuler liberté et nécessité, donner la sensation de l'existence humaine dans un univers - celui du réalisme - hautement déterministe, puisque l'objectif est d'abord, on l'a vu, la connaissance de la mécanique sociale.

 

Les huit auteurs qui font l'objet d'une approche séparée, dans la deuxième partie de l'essai, sont Balzac, Stendhal, Flaubert, Zola, Maupassant, Proust, Céline. Simenon. Le nom de Proust et de Céline peut surprendre. Mais le propos de Jacques Dubois sait montrer ce que leur écriture doit à l'ambition réaliste. Je ne peux pas entrer ici dans le détail de chacune de ces monographies, mais on y trouvera des analyses suggestives, qui pourraient, à la rigueur, être lues séparément -  de quoi nourir en tout cas l'amateur de tel ou tel de ces auteurs.

 

Bref, une synthèse dont je conseille vivement la lecture, même à ceux qui n'auraient pas l'habitude de la démarche critique. Jacques Dubois, professeur émérite de l'université de Liège, est visiblement un grand, un bon lecteur. Et son livre critique appartient à ceux que je préfère: ceux où la science vient relayer, amplifier le simple plaisir qu'on prend d'abord à lire.

 

Par Cléanthe - Publié dans : Histoire et théorie littéraires
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Mardi 30 juin 2009

Le milieu des années 1970, dans une petite ville du nord de l'Etat de New-York. Les Mulvaney sont une famille bien tranquille: Mike, entrepreneur reconnu et Corinne, les parents, deux fils, une fille, un fils, Mike junior, Patrick, Marianne et Judd. Autour d'eux des animaux, auxquels on donne des noms, comme s'ils étaient des membres de la famille, et tous ces objets d'antiquité que maman réunit. Un potager. Le travail de la ferme. Des amis sans cesse à la maison. Une image du bonheur américain. La nuit de la Saint-Valentin 1976, à l'issue d'une soirée arrosée, tout bascule. Emportant avec elle, comme la robe de bal déchirée que Marianne remise dans son placard, les membres de ce qui jadis fut un clan, lambeaux qui s'éloignent et se rapprochent au gré d'aventures, d'histoires désormais individuelles...

 

Il y a bien sûr l'événement effroyable, ça comme dit Mike, le père, incapable même de le nommer, dont le récit, à sa manière lente et détachée, décrit les répliques successives qui finissent par saper les bases apparemment bien assurées de cette famille exemplaire. "Joyce Carol Oates épingle l'hypocrisie d'une société où le paraître règne en maître et érige en roi les princes bien pensants", lit-on sur le quatrième de couverture. C'est à voir! Car à mesure que le récit avance, on ne peut pas s'empêcher de se demander où est la cause véritable du délitement familial, si ce qui est survenu dans la nuit de la saint-Valentin n'est pas qu'une coïncidence, un alibi à mettre en rapport avec d'autres causes possibles du dispersement de toute une famille: des trajectoires individuelles d'abord qui conduiront chacun à assumer son destin personnel; le poids des conventions familiales, ces petites histoires qu'on se raconte pour se faire croire que tout va bien, toute une idéologie du clan, ici un croisement du christianisme et du parti démocrate, sans lesquelles il n'y a pas de famille, mais à partir desquelles - et en réaction auxquelles - chacun des enfants doit se construire; enfin les déterminations personnelles, de l'ordre du parcours individuel, de l'ordre du non dit, cette face cachée du bonheur familial, qui explique par exemple la trajectoire du père, Mike, et sa réaction face aux différents membres de sa famille.

 

Joyce Carol Oates utilise plusieurs fois l'image du patchwork pour caractériser la vie de certains de ses personnages. C'est ainsi également qu'elle structure son récit. C'est un roman pour amateur de romans réalistes, mais dans une version contemporaine, quelque chose d'ailleurs de relativement commun dans la façon américaine de concevoir le récit, et dont on trouvera le chef d'oeuvre par exemple, au cinéma, dans la construction du film de Coppola, Cotton Club. Fortement digressif, sans cesse le texte déraille, greffant un épisode sur un autre, glissant à l'anecdote. Mais de cette structure en patchwork ressort une unité. Car tout récit censé nous éloigner de la trame linéaire de l'histoire nous ramène en réalité à ce qui fait la matière même de cette histoire d'une famille qui se délite, nous aide à mieux en percevoir la fatalité sourde. Comme dans un patchwork, le retour irrégulier des motifs dit à la fois la récurrence de certains comportements de ces individus qui, quoi qu'ils en pensent, restent des Mulvaney, le poids des déterminismes familiaux, l'imprévu des parcours individuels. C'est le plus beau du texte de Oates: la très belle histoire de Marianne, faite de rencontres singulières, mais qui toutes reproduisent le même schéma, jusqu'à ce qu'elle accepte d'assumer cette histoire que le destin lui propose, et mette un terme à la malédiction de l'agression qui l'a touchée dans sa jeunesse; l'histoire de Mike junior, qui finit par s'engager dans l'armée, afin de transformer une faillite familiale en réussite personnelle, mais dont on ne saura presque rien, parce qu'elle se déroule au loin, au-delà des limites géographiques du récit qui ne s'étendent guère au delà de l'Etat de New-York, à peine jusqu'au nord de la Pennsylvanie; le bel acte de liberté de Patrick qui finit par devenir lui-même en renonçant à une partie de lui-même, et lui aussi s'éloigne un moment, dans ces autres marges du récit que sont le centre et l'ouest des Etats-Unis.

 

Parmi tous ces motifs, celui du bonheur familial, du bonheur perdu, qui à mesure que le roman progresse apparaît peut-être de plus en plus pour ce qu'il est vraiment: un fantasme. C'est Judd, le plus jeune des fils, devenu journaliste, qui est le narrateur de cette histoire. Un narrateur distant, puisque, régulièrement, on le voit revenir à la troisième personne et parler, y compris de lui, à la manière impersonnelle d'un écrivain naturaliste. Mais où est la réalité dans ce récit composé par et pour une famille? Si Judd cherche souvent à se faire oublier comme je, il n'empêche qu'il est l'un des acteurs de cette histoire, "un complice par instigation et par assistance", dit-il à l'un des moments importants du récit. Et ce bonheur qu'il raconte, c'est celui (dans quelle mesure reconstruit?) auquel se raccroche le cadet de famille, défenseur d'un ordre familial qu'il n'aura quasiment pas connu.

 

Pour toutes ces raisons, j'ai trouvé le roman de Joyce Carol Oates subtil, intelligent, sensible. Et pourtant, je reste un peu sur ma faim. Comme devant un beau, un grand livre, mais auquel il manque ce quelque chose qui fait l'oeuvre unique. Si Oates sait embrasser, l'air de rien, l'histoire des Etats-Unis, montrer l'envers du rêve américain, la critique sociale n'est jamais frontale, mais latérale, minée par ce doute qui pèse jusqu'à la fin: est-ce les anciens amis des Mulvaney qui se détournent d'eux ou la paranoïa, l'alcoolisme du père qui les fait fuir? Encore une fois, l'écrivain est subtile: l'histoire de cette famille, c'est aussi l'histoire des valeurs familiales au cours de ces deux décennies qui vont de l'élection de Carter jusqu'à celle de Clinton: du rêve communautaire, hippie, hors du carcan familial, jusqu'à un certain renouveau de la famille, en passant par la réaction conservatrice des laissés pour compte lors des années Reagan. Mais là encore, tout est un peu trop bien fait, trop "professionnel". Joyce Carol Oates m'a donné l'impression d'être de ces écrivains qui ne ratent jamais aucun livre, car elle en possède l'art subtil, la méthode, la manière. Mais je n'y ai pas retrouvé ce quelque chose de plus qu'on trouve par exemple, toujours à propos d'histoire familiale, chez Cynthia Ozik, une de mes découvertes de l'an passé. Mais je ne désespère pas: preuve que malgré ces réserves ce roman m'a plu, j'ai déjà acheté Blonde et Eux, qu'on dit être les deux meilleurs de l'auteur.

 

 

 

 

 

Lecture de Mai-juin

 

 


Les avis de : Françoise ; Ori ; Keisha ; Manu ; Denis ; Lisa ; Thais ; Papillon ; Gambadou ; Martine ; Marie; Jumy ; Soie ; Thracinee ; Grominou ; Taylor ; Chimère ; Armande ;

Autres lectures :
Délicieuses pourritures :
Kathel ; Praline ; Ankya
Viol : Stephie ;
Nulle et grande gueule :
Alice ;
Annie

 

(d'un autre auteur-sur le thème de la famille :Lou)

 

Par Cléanthe - Publié dans : Littérature anglo-saxonne (Etats-Unis)
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Samedi 20 juin 2009

Les dernières années du règne de Louis XV. Joseph Balsamo, puissant mage et agent de la franc-maçonnerie internationale, lutte contre la monarchie. Dans la rue, déjà, le peuple trépigne. Le roi n'est plus autant aimé qu'avant. Cependant qu'à Versailles, le pouvoir se déchire entre clans, mêlant aventures sentimentales et combats politiques. Choiseul est limogé. La belle Madame du Barry a ravi le coeur du roi...

 

Fin du silence. Depuis plusieurs semaines que j'avais semblé délaisser ce blog. Voici LE responsable de mon silence. Joseph Balsamo est un livre immense. Près de 1500 pages! Un océan, au propre et ... au figuré, comme le verra à la fin de cette note.

 

L'histoire enchevêtre plusieurs intrigues: celle de Balsamo d'abord, envoyé en France pour saper les bases politiques de la monarchie et permettre l'instauration d'un gouvernement fondé sur la souveraineté populaire, que nous suivons dans sa vie privée (avec son maître Althotas, obsédé par la quête de l'élément final d'un élixir de vie, avec son "épouse" Lorenza) ou dans sa vie publique, où, agent de forces hostiles à l'Etat, il joue des ambitions réciproques des clans proches du pouvoir pour désacraliser la monarchie, et doit échapper aux investigations de la puissante police politique du roi Louis XV.

 

A côté de ce premier réseau d'histoires, une autre intrigue, celle des Taverney, famille de très vieille noblesse, qui vont se retrouver un moment au coeur des ambitions diverses: le père, vieil égoïste qui a ruiné sa fortune à la satisfaction de ses vices, tout droit sorti du premier XVIIIème siècle, personnage sans scrupules qui méprise ses enfants à cause de leur vertu, cherche à profiter de la visite que leur fait la dauphine, à l'occasion de son voyage d'arrivée en France. La jeune Marie-Antoinette en effet, a pris sous sa coupe Philippe de Taverney, jeune homme loyal épris de philosophie et d'idées nouvelles, et attaché Andrée à son service, pour l'accompagner comme lectrice à Versailles.

 

Or cette intrigue de nouveau en recouvre d'autres: à Versailles, allié du duc de Richelieu - une connaissance de sa jeunesse- le baron de Taverney cherche à précipiter sa fille dans le lit du roi. Il en attend bien sûr la fortune, pendant que le vieux duc, qui ne parvient pas à obtenir le poste de ministre qu'il espère, tente par cette manoeuvre de limiter le pouvoir du clan de la Du Barry, maîtresse officielle de Louis XV.

 

Andrée, jeune fille d'une beauté exceptionnelle et vertueuse, mais hautaine est aimée de Gilbert, un jeune homme sans condition qui a grandi dans le château des Taverney et qu'elle ignore. Ayant décidé de la suivre, Gilbert est recueilli par le clan du Barry, qui tente d'en faire son instrument. A Paris, il devient le disciple de Jean-Jacques Rousseau, avant d'être embauché comme jardinier à Versailles.

 

Par un jeu maîtrisé, Dumas sait relier ces intrigues pour produire le tableau d'une société en crise, traversée de mouvements contradictoires, qui savent tous se réunir pour dire le péril qui menace la royauté française. A cela s'ajoutent, du côté des acteurs, des figures complexes, dont l'action se déploie à plusieurs niveaux.

 

Le personnage de Joseph Balsamo en est bien sûr le rôle titre, puisqu'on le voit à la fois mage et charlatan, homme épris de liberté travaillant à la révolution qui s'annonce et aristocrate convaincu de sa valeur. Doué du pouvoir de magnétiser les êtres il exerce sur eux un pouvoir qui peut à l'occasion se révêler terrifiant. D'autres fois, charlatan, il prétend avoir découvert le secret de faire de l'or afin de s'assurer le soutien des puissants. Epris de liberté, agent de la franc-maçonnerie mondiale dans son combat contre la tyrannie, il se comporte en privé en époux abusif de l'étonnante Lorenza Feliciani, une jeune italienne qu'il a enlevé au couvent et qu'il utilise comme médium.

 

Mais aucun des autres personnages n'échappe à cette complexité. Gilbert, incarnation du peuple, est à la fois digne et criminel. Lorenza aime autant Balsamo, lorsque son amant la plonge dans un sommeil magnétique, qu'elle le hait éveillée. Louis XV, qui consacre sa vie à ses plaisirs, sait aussi se montrer un politique habile. D'un monolithisme caricatural, le baron de Taverney peut, à l'occasion, faire paraître la figure d'un homme qui ne semble brutal que parce qu'il n'est pas de cette époque, en des accents qui ne sont pas sans rappeler la plainte d'un D'Artagnan vieillissant.

 

De savants jeux de miroir viennent renforcer l'ensemble: miroir de Gilbert et de Balsamo, de Balsamo et d'Althotas, de Gilbert et de Rousseau, de Rousseau et de Marat, d'Andrée et de Lorenza, de Lorenza avec elle-même.

 

Au-dessus de tout cela, un autre acteur, une autre intrigue, qui pèse comme une menace: le peuple en train de s'émanciper, d'atteindre au statut de personnage. De magnifiques scènes, qui n'ont rien à envier à certains passages de Michelet, jouant de la métaphore du peuple et de la mer, balancent contre le rocher chancelant de la monarchie, la force déchaînée de ce nouvel acteur du drame historique. Mais Dumas est subtil. Sa science historique, dont il n'est pas sûr qu'elle soit autre chose qu'un art du récit, le prévient contre toute téléologie sanctificatrice. Cette force qui couve est une force brutale. Bien sûr, nous connaissons la fin: c'est la Révolution française. Mais le crime de Gilbert (sur lequel je ne vous en dis pas davantage), montre à quelle brutalité conduit une société où, pour reprendre le titre d'un des chapitres, un crime est plus facile à commettre qu'un préjugé à surmonter.

 

Histoire à suivre, bien sûr, puisque Dumas, sous le titre de Mémoires d'un médecin a suivi ses personnages jusqu'après 1789. Prochaine étape: Le collier de la reine.

Par Cléanthe - Publié dans : Littérature française
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Vendredi 12 juin 2009
Vous ne savez pas encore quoi faire de votre week-end? Pourquoi ne pas passer le jour à lire. C'est l'idée de Chrestomanci, qui organise demain et après demain un Read-A-Thon. La règle en est simple:

En vous inscrivant au Read-A-Thon vous vous engagez à essayer de lire pendant 12 ou 24 heures, c'est selon et à être honnête. J'insiste sur le terme essayer, car le but n'est pas de devenir esclave du marathon, non, le but est de se faire plaisir et de s'amuser. Je ne veux pas que vous me considériez après comme un bourreau quand même

Pour les bloggers, vous pouvez au fil de vos lectures mettre à jour vos blogs, soit comme vous le faites d'habitude aprèa avoir lu un livre, soit toute les heures pour dire ou vous en êtes, ou bien uniquement à la fin du Read-A-Thon. Vous êtes totalement libre de vous organiser.

Pour ceux qui ont des blogs et ceux qui n'en ont pas, passez ici de temps en temps pour nous dire où vous en êtes. Le blog du Read-A-Thon sera notre QG.

Les participants:

Challenge à suivre.
Par Cléanthe
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Vendredi 12 juin 2009
Après le ménage de printemps, vous découvrez que vous possédez Raison et sentiment en double exemplaire, que le roman grand format que vous a offert Mathilde à votre anniversaire est le même que celui que vous venez d'acheter avant-hier en poche. Comme on vous sait amateur de Wilkie Collins, on vous a déjà offert La Dame en blanc trois fois.  Vous avez préféré racheter Don Quichotte dans la traduction parue il y a quelques années au Seuil, et vous ne savez pas quoi faire de la précédente, à quoi vous tenez un peu quand même, puisque c'est elle qui vous a fait découvrir Cervantes. Vous ne savez pas quoi faire de vos livres... Pourquoi ne pas les envoyer lire de l'autre côté du monde? La jolie initiative de Babelio est pour vous.
Par Cléanthe
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Mercredi 27 mai 2009

A l'issue de quelques semaines de divertissement passées dans la station recherchée de Newport, John Lennox, veuf fortuné de trente-cinq ans, se fiance avec la belle et convoitée Marian Everett, jeune fille dont il est tout à fait amoureux et qu'il idéalise. Rencontrant un jour chez un ami commun un peintre d'un extraordinaire talent, Stephen Baxter, réalisant un tableau dont la figure féminine lui fait étrangement penser à sa fiancée, Everett décide d'embaucher Baxter pour lui faire exécuter le portrait de Marian. Mais miss Everett est-elle la jeune fille qu'a imaginé son fiancé? Quelles relations exactement ont eu entre eux Baxter et Marian, lors de leurs précédentes rencontres, en Europe? Comment expliquer cet étrange pouvoir de la peinture de génie de faire remonter ceux qui la contemplent en-deçà même des apparences?


Quelle est la genèse d'une oeuvre? Comment et à partir de quoi produit-on un chef d'oeuvre? Le tableau est-il le miroir du sujet peint ou bien le point de vue du peintre sur le sujet? Sous couvert d'une histoire de flirt et de mariage, qui reste le sujet dominant de ses histoires de jeunesse, James entame dans ce récit une réflexion sur la nature et la valeur de l'art, qui est aussi une réflexion sur la valeur et les pouvoirs de la représentation littéraire. Entre Baxter, Lennox et Miss Everett, une partie à trois se met en place, qui est d'abord une histoire de peinture: le peintre, le commanditaire et le modèle. Mais parce que le désir de peinture en l'occurrence est l'expression ou la transfiguration d'un désir amoureux, c'est aussi le triangle typiquement jamesien de l'amant éconduit, de l'amant ignorant et de la jeune fille désirable et légère dans ses engagements qui vient recouvrir ce triangle esthétique. La peinture est d'abord affaire de désir. L'art prend sa source dans la vie. Et le génie est cette capacité à produire des oeuvres qui sous couvert de légèreté et de fantaisie nous ramènent au sérieux de la vie. En contemplant le portrait de Miss Everett, Lennox prend conscience que la jeune femme dont il est amoureux n'est que le produit de sa représentation. L'artifice artistique est là pour souligner l'écart entre le modèle idéalisé et la jeune femme réelle.

Un autre qu'Henry James aurait pu choisir de dispenser quelque chose comme une leçon théorique sur ce pouvoir de l'oeuvre d'art à souligner l'artifice de nos représentations des êtres et des choses par le moyen d'un oeuvre plus vraie que le regard que nous posons sur ce que nous appelons le réel. Au lieu de cela, le grand écrivain américain met en scène une histoire où les points de vue de l'art et du désir se mêlent: le peintre Baxter est l'un de ceux envers qui miss Everett s'est engagé avec légèreté; Lennox est aussi un home de goût, qui s'y connaît en peinture. A partir de là, leurs rapports sont piégés. Que vaut une discussion sur le pouvoir de représentation de l'art quand les deux interlocuteurs sont intéressés par la personne physique du modèle? Et de quoi, de qui parlent-ils, quand ils parlent du portrait? A quoi mesurer (le fantasme, le sujet, sa propre histoire ou ses désirs) la juste adéquation de la peinture et du modèle? Révélant à Lennox qu'il n'aime pas celle qu'il croyait aimer, ce fascinant portrait, qui a le pouvoir de mettre à nu la véritable nature de celle qu'il peint, finira comme substitut symbolique, lacéré par les coups de couteau de Lennox. Mais l'histoire ne dit pas pourquoi: par désir de tuer, au moins symboliquement, celle qu'il épouse? par désir de voir disparaître ce tableau responsable de la fin de ses illusions? Au lecteur de choisir la juste adéquation entre le récit, autre forme de représentation, et la vérité de l'histoire représentée.

 

auto-challenge Henry James: n°7

 

Par Cléanthe - Publié dans : Littérature anglo-saxonne (Etats-Unis)
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Dimanche 24 mai 2009

Miss Gertrude Wittaker, jeune héritière à la tête d'une grande fortune, est la muse de la région. Au point que son intimité avec le jeune Richard Maule, paysan balourd et ivrogne surprend. Mais Richard est amoureux de Gertrude, même si Gertrude refuse ses avances. Aimant secrètement le capitaine Severn, Gertrude va tout faire cependant pour rapprocher les deux hommes...

 

Voici une histoire typiquement américaine: c'est parce qu'ils ont fréquenté démocratiquement les bans de la même école, que miss Wittaker et Richard se connaissent. Mais construit-on des histoires d'amour sur ce fonctionnement démocratique d'une société? Et que deviennent nos amours dans un monde où l'égalité apparente des citoyens et leur inégalité de fait conduit à biaiser le rapport des relations et des sentiments? Gertrude aime le capitaine et est aimée par lui. Mais sur le marché de l'amour, c'est-à-dire du mariage, tous les coups sont permis. L'alliance contre nature de Richard et du commandant Luttrel pour cacher à Gertrude les derniers mots de son amant est aussi un marché de dupe dont Richard est victime.

C'est pour l'instant celle des nouvelles que j'ai le moins aimé, même si, dans le détail, l'art de James demeure très subtil. Richard est une solide figure d'idéaliste qui se nourrit de son intimité avec la terre et croit en son pouvoir de supprimer les barrières sociales. Mais Richard est aussi un ivrogne indiscipliné, un homme qui utilise le mensonge dans la lutte qui l'oppose à Severn pour conquérir le coeur de Gertrude, et trouve un allié temporaire dans la personne d'un coquin, le commandant Luttrel, personnage sans scrupules. C'est la figure d'un rebelle, prompt à souligner par son destin les illusions du rêve américain, mais qui finit par rentrer dans le rang, en renonçant à son amour au moment où il devient possible et en se mettant au service d'un fermier et de l'idéal chimérique d'accumuler un pactole pour partir un jour vers l'Ouest.

 

auto-challenge Henry James. : n°6

Par Cléanthe - Publié dans : Littérature anglo-saxonne (Etats-Unis)
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Samedi 23 mai 2009

Si vous vous rendez dans le Tessin et lisez l'allemand ou l'italien, un joli ouvrage à vous procurer, conçu comme une immersion dans les paysages et les gourmandises, de ce coin des Alpes du sud aux portes de l'Italie: de biens jolies photos, un recueil d'adresses, et des recettes qui vous donneront envie de découvrir sur place ou de refaire après coup quelques unes des spécialités de la Suisse italienne: Risotto au persil et aux fruits de mer, Risotto à la courge et à la châtaigne, Risotto loto au confit de tomates et verveine, Polenta au gorgonzola, à la roquette et aux tomates, Lapin au vinaigre balsamique, Parfait à la cannelle et aux kumquats. Le livre existe en grand album (superbe, mais un peu cher) ou en petit format (plus abordable). A accompagner d'un bon verre de Merlot, et d'un des polars d'Andrea Fazioli.

Par Cléanthe
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Jeudi 21 mai 2009

La Suisse italienne. Eté 2000. Dans le monde discret des joailliers, entre Lugano et Locarno, un homme tue, une vengeance s'accomplit, liée à un précieux collier de diamants, mystérieusement retrouvé par la jeune Francesca Besson dans le grenier familial. Mis sur l'affaire, le détective privé Elia Contini enquête et tente d'anticiper les coups d'un tueur qui agit de mystérieuse manière. Mais comment arrêter le plan diabolique d'un homme répété minutieusement, depuis plusieurs dizaines d'années?

 

Chi muore si rivede est le premier roman d'un jeune auteur de gialli (c'est le nom des polars en italien), un tessinois qui vit aujourd'hui à Bellinzona. Depuis, Andrea Fazioli, un publié un second roman, où l'on retrouve le fantasque détective Contini. Mais aucun de ses romans n'est encore publié en français, ce qui ne saurait cependant pas tarder, étant donné l'estime dont l'auteur commence à jouir en Suisse et dans l'Italie voisine.

 

C'est un polar classique, qui met en scène un détective qui est la synthèse de figures bien connues, et dont on connaît la réussite: quelque chose entre le commissaire Laviolette et Pépé Carvalho. Comme ses illustres prédécesseurs, Elia Contini a ses manies: photographier les renards, s'habiller de costumes clairs et porter des chapeaux qui le font plus ressembler à un touriste argentin qu'à un détective suisse italien. Comme eux l'essentiel lui échappe, et c'est auprès d'un vieil original, qui a quitté la civilisation pour habiter une cabane dans la montagne, ce qui dans le Tessin est facile, il suffit de monter d'un petit millier de mètres, qu'Elia Contini vient chercher l'idée qui mettra fin à l'enquête. Tout ceci est plaisant. Mais la véritable réussite du roman est dans la façon de conduire le récit. Très vite, on sait qui est le criminel, même si on ne sait pas où ni comment il se cache. Les décors de la Suisse donnent lieu à quelques moments de bravoure, telles une scène à Zurich, lors de la Streetparade, et une autre sur la ligne ferroviaire du saint Gottard. Le suspense qui naît de ce que le lecteur en sait davantage que les personnages, même s'il ne perçoit que partiellement les raisons des actes, le récit rythmé d'une action dont dépend le destin d'un personnage, des épisodes mouvementés se déroulant dans les décors immobiles, presque mythiques d'un pays de carte postale, tout cela rappelle la manière des films d'Hitchcock. Un joli coup d'essai donc pour un plaisant polar.

 

 

Par Cléanthe
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Vendredi 1 mai 2009

Lecture de mars-avril

 

Salzbourg, aujourd'hui. Au moment de gagner le Festspielhaus où l'on organise une soirée en son honneur, Gabriel Atlan-Ferrara se souvient. Dans l'éclat intemporel de la ville autrichienne, le vieux maestro revient aux sources de son art et, embrassant d'un seul regard son double amour impossible, pour la musique et pour Inez, une extraordinaire cantatrice rencontrée en 1940, pose la question de l'artiste, de l'engagement de la création dans le présent. Les épisodes du récit se développent au rythme de ses rencontres avec Inez et des représentations de La Damnation de Faust d'Hector Berlioz: Londres, au moment du Blitz; Mexico, neuf ans plus tard; de nouveau Londres, en 1967. A ces moments d'amour et de musique sont intercalés les épisodes d'une autre histoire, qui est peut-être un rêve persistant d'Inez, à l'aube de notre histoire, celle d'une autre femme, au moment où l'humanité sort tout juste de l'état animal, l'histoire d'un amour impossible, qui nous replonge à sa manière aux sources de l'amour et de la musique.

 

Je dois dire un grand merci au blogoclub de lecture: de m'avoir fait redécouvrir Carlos Fuentes, dont j'ai lu le « pavé », Terra Nostra, il doit y avoir quinze ans, et dont je retiens encore l'idée d 'une oeuvre baroque, touffue, jouant avec les mythes et la politique, dans une sorte de va-et-vient entre les périodes de l'histoire et les continents européen et américain (même si j'ai quasiment tout oublié de l'histoire). J'ai donc lu L'instinct d'Inez avec le plaisir de retrouver comme un vieil oncle d'Amérique qui vous aurait fait sauter sur ses genoux étant petit! Bref, de nouveau, quinze ans après (bien que pour des raisons sensiblement différentes), je suis conquis. Le tonton a vieilli. Et quelle maîtrise! C'est une oeuvre admirable, une méditation sur l'amour, sur le temps, écrite sur la musique à la manière de la musique. J'avoue avoir un goût particulier pour les oeuvres littéraires qui adoptent un mode de composition musicale: le poignant Kaddisch pour l'enfant qui ne naîtra pas d'Imre Kertesz, ou cet opus de Fuentes.

 

Au carrefour de ces deux oeuvres, très différentes pas ailleurs dans leur propos, on retrouve cependant une exigence: celle de rebâtir la possibilité d'un art au sortir des horreurs du XXème siècle. Romancier et théoricien, Carlos Fuentes tente d'adapter notre besoin de l'art aux exigences issues des cataclysmes du XXème siècle: guerres civiles, génocides, guerre la plus meurtrière de l'histoire de l'Humanité. Non en opposant à la barbarie la dignité de l'homme d'art et de culture, comme le lecteur aurait pu s'y attendre, au sortir du premier chapitre mettant en scène le maestro vénérable dans le décor classique de la non moins vénérable Salzbourg. Mais par un retour au primitif, qui scelle à la fois sa méditation sur le mal, l'humanité, et une esthétique. Les pages consacrées au récit préhistorique sont de ce point de vue admirables, même si elles peuvent surprendre d'abord. Car elles sont au croisement de deux pratiques: la pratique européenne qui, depuis Rousseau et les fictions de l'état de nature, plongent dans l'état primitif de l'humanité pour essayer de résoudre la question de l'origine du mal social; et la pratique sud-américaine qui, de 1850 aux grandes réussites des années 1960 et 1970, a trouvé dans un rapport ambiguë à la nature sauvage, de quoi renouveler l'esthétique du roman contemporain et poser la question des formes y compris esthétiques de la domination occidentale.

 

Musical donc, ce roman est aussi une oeuvre de morale, une mise en forme, musicale, de la durée vécue, et une mise en questionnement, moral, de l'histoire des hommes, qui s'enracine dans une série de variations littéraires sur le final de La Damnation de Faust et dans le récit originaire des premières violences faites par l'homme à l'homme, au sortir de la condition animale; parmi elles, notamment, cette première convention, l'instauration du patriarcat, qui en rompant violemment avec la nature animale de l'homme est génératrice de toutes les autres formes de violence sociale: parricide et hiérarchies héréditaires, domination des femmes et d'abord de leur sexualité, codification des rapports amoureux.

 

La où la pure forme esthétique, la musique, rejoint la morale, c'est que le rêve primitif d'Inez, qui finit par basculer dans le fantastique, sous la forme d'un retour possible à cette origine, dans l'éternel recommencement du même dont le récit de Fuentes est la mise en scène, est la nostalgie d'un âge que l'humanité ne rend plus possible, d'une humanité qui se serait instaurée non sur la violence faite à l'homme, en commençant par sa propre nature, mais sur sa capacité à représenter le réel, à le nommer par le chant et par la peinture, par suite à agir sur lui, à le changer, à humaniser le monde – aimer et aider: voyez la très belle scène des deux animaux qui peints sur le mur de la caverne s'aiment comme des humains (ou comme devraient le faire des humains), à égalité. L'instinct, c'est le contraire du destin, un retour sur l'origine.

 

Par Cléanthe - Publié dans : Littérature sud-américaine
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