Dimanche 19 février 2012 7 19 /02 /Fév /2012 22:28

Steinbeck.jpgJim et Mac sont deux militants communistes, envoyés par le parti dans une vallée fertile de Californie, afin de tâcher d'y fomenter une grève, parmi une main d'oeuvre exploitée d'ouvriers agricoles saisonniers. Bientôt l'accident d'un vieillard, ancien bûcheron épris de dignité qui survit difficilement en participant à la cueillette de pommes, sert d'étincelle au mouvement...

Moins réussi sur le plan formel que les sublimes Raisins de la colère du même auteur, ce En un combat douteux… constitue cependant un très beau roman social, dont le point de vue choisi – celui de deux militants communistes dans l'Amérique des années 30 -  permet de suivre, étape après étape, l'organisation et l'évolution d'une grève. Ce roman a sans conteste une fonction documentaire : la domination économique d'ouvriers miséreux par des propriétaires agricoles bien organisés qui tiennent tous les pouvoirs de la vallée est illustrée avec précision. L'idée de centrer l'action sur les manœuvres de deux hommes dévoués à soutenir le combat - cette guerre sociale entre les possédants et ceux qui n'ont rien devant laquelle rien n'est clair, même pas le choix des armes- est une des grandes réussites du roman. Le jeune Jim apprend de Mac, chargé de sa formation militante, le cynisme nécessaire à la cause : « Je n'ai pas le temps de penser aux sentiments d'un seul homme, dit Mac, sèchement. J'ai trop à faire à m'occuper des foules. […] Nous marchons vers un but, un but réel, pratique, qui n'a rien à faire du respect humain. » ; « Les sentiments, ça n'existe pas pour une foule. Les usages et le bon goût, ça n'existe pas. ». Jim apprend de Mac l'inhumanité requise de ceux qui luttent pour un monde nouveau respectueux de  la justice.

Sans doute y a-t-il cependant quelque chose de tragique dans ce combat, que manque pas d'épingler l'auteur. Car l'humaniste Steinbeck se montre  assez critique avec la logique de ses deux personnages principaux, comme il le fait dire, par refus de l'esprit de système, d'où qu'il provienne, à Doc, le médecin du camp des grévistes qui soutient la cause, sans y croire, parce que son attention à lui se concentre sur les hommes : « Il ne peut naître que violence d'une chose édifiée dans la violence. ». En quelques débats décisifs les termes d'un autre conflit sont donc posés, qui n'oppose plus seulement capitalistes et ouvriers, mais humanisme et idéologie.

Cependant la méthode narrative de Steinbeck est à ce point sûre que le lecteur n'éprouve jamais l'impression de se trouver en face de quelconques débats théoriques sur la nature du social ou les ambitions politiques. Car, malgré la richesse documentaire du roman, le propos de Steinbeck est ailleurs. A la fin du roman, la mort d'un des deux militants communistes nous prévient de l'issue malheureuse de la grève. Est-ce le constat d'une violence inutile ? Plutôt la fin malheureuse d'une action militante à laquelle l'auteur reconnaît cependant sa valeur, puisqu'elle se sera montrée capable, malgré l'issue « douteuse » du conflit, de rassembler les miséreux, de leur faire toucher quelque chose de la conscience que, rassemblés, ils constituent une force, et partant de leur rendre un peu d'une dignité confisquée par l'anonymat d'une société dans laquelle il ne leur a pas été prévu de place. Au-delà du social, c'est donc ici la tragédie qui domine, comme l'indique d'ailleurs dès la première page le titre tiré d'un vers du Paradis perdu:  car comme la révolte du Lucifer de Milton, celle des grévistes ne peut être qu'un combat perdu d'avance :


D'innombrables esprits armés
Osèrent détester son règne, me préférer,
Défier son pourvoir infiniment
En un combat douteux dans les plaines du Ciel,
Ébranlant son trône. Qu'importe la bataille perdue ?
Tout n'est pas perdu – la volonté indomptable
La revanche, la haine immortelle,
Et le courage qui jamais ne cède ni se soumet
(John Milton, Paradis perdu, I, 101-108)


Car il en va de certains combats perdus à ne pas être de vains combats.

Par Cléanthe - Publié dans : Littérature anglo-saxonne (Etats-Unis)
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Dimanche 12 février 2012 7 12 /02 /Fév /2012 09:45

La-DAme-de-pique.jpgLa vieille comtesse Natalia Pétrovna Golitsyna détient-elle le secret de toujours gagner aux cartes ? Trois cartes, à jouer l'une après l'autre, trois cartes gagnantes, assurant la fortune de celui qui connaît le secret. Légende ? Farce ? Pouvoir mystérieux ? Hermann, officier distingué, va se laisser tenter et s'efforcer de convaincre Natalia Pétrovna de lui léguer son secret. Facétieuse jusque dans la mort, la vieille comtesse jouera son dernier coup dans une partie dont l'enjeu sera la raison du jeune homme...

La Dame de pique est sans doute l'une des plus belles illustrations de l'efficacité que permet d'atteindre l'art de la nouvelle. La fin, déjà contenue dans le titre, demande cependant au lecteur à être interprétée, même si une citation, en exergue, le met sur la voie : « La dame de pique signifie une malveillance cachée. » Figure de la vieille comtesse comme de la partie décisive qui à la fin du récit coûtera sa fortune et sa raison à l'imprudent Hermann, cette dame de pique met d'emblée le lecteur en face d'un récit qui tire du jeu à la fois son sujet et sa forme. Déployant ses effets, comme on abat l'une après l'autre ses cartes maîtresses, Pouchkine y rencontre différentes figures du fantastique (le comte de Saint-Germain, une revenante), mais sans s'y attarder, tout comme des motifs du récit réaliste (un officier au revenu modeste, une pauvre parente sentimentale, plus quelques figures de « flambeurs » en la personne d'hommes du plus grand monde qui aiment à prouver leur liberté au jeu). Le dialogue, la satire sociale, quelques remarques mêmes sur la littérature russe arrivent à trouver place dans ce condensé romanesque d'une cinquantaine de pages.


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Par Cléanthe - Publié dans : Littérature slave
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Jeudi 9 février 2012 4 09 /02 /Fév /2012 10:04

Ecrire-la-vie.jpgAu cours de son avortement par une faiseuse d'ange, une jeune fille, coincée dans sa chambre d'étudiante, se remémore son enfance. De la honte, de la douleur surgissent comme dans un coup de poing de plus de 200 pages le souvenir de ces années passées entre l'école, où elle réussit brillamment, et le café-épicerie familial, dans un faubourg d'Yvetot, en Normandie.

Après ma découverte mitigée des Années, dont je veux bien reconnaître aussi qu'il est un livre important, il fallait que je revienne à Annie Ernaux, tellement l'insatisfaction de ma lecture de ce livre était associée au souvenir de pages superbes de dénuement. Son projet, d'une sincérité absolue, la radicalité de sa position esthétique réclamait donc que j'y revienne. Une façon aussi peut-être d'éclaircir ma position face à une certaine forme de la littérature française contemporaine – ce tropisme français centré sur le récit de soi et le refus radical des métaphores, le mouvement déprimant d'une littérature pour laquelle il n'y a rien à sauver, mais seulement une nécessité de dire, c'est-à-dire d'arracher des situations, des figures au cours aliénant d'une existence dans le dessein toujours renouvelé de restituer la vie. Or il faut dire qu'Annie Ernaux est la plus grande de tous sans doute en la matière.

Au risque de contredire immédiatement cette idée d'un tropisme français, je dois dire que ces Armoires vides m'ont fait immédiatement penser à une autre auteur, qui n'a rien de français : depuis Les exclus d'Elfriede Jelinek, je n'avais jamais lu en effet rien d'autre d'aussi radical ni d'aussi violent. Le style est touffu. L'énonciation tient comme dans une expiration, qui est un cri de souffrance, la plainte sauvage d'une bête traquée. Pas de pause dans la phrase, ni même entre les phrases qui permette au lecteur de reprendre sa respiration. Nous voici donc coincé, comme cette jeune fille qui en des temps antérieurs à la loi de Simone Veil sur l'IVG attend sur le lit de sa chambre d'étudiante que le travail initié par la faiseuse d'ange se fasse, portant au creux de son ventre sa révolte, ce mixte de honte et de volonté de revanche, cette existence séparée entre deux moitiés inconciliables qui est la condition des filles du peuple qui ont réussi.

D'emblée, Annie Ernaux nous précipite de l'autre côté du miroir de la méritocratie, de l'intégration sociale à la française. La réussite est une machine à produire de la haine. Pour intégrer cette existence bourgeoise, cultivée, raffinée qui est la sienne aujourd'hui, il lui a fallu apprendre à haïr son milieu. La découverte de la beauté des textes et des raffinements de la culture scolaire est aussi un lent exercice de la haine : du café familial, repère d'ivrognes, de vieux qui lui reluquent la culotte, avec sa tinette au fond de la cour, les propos grossiers qu'on y échange, le manque de raffinement, la laideur des murs et de l'ameublement ; une haine aussi, et c'est plus grave, de l'amour parental, de la sollicitude même de sa mère : les pages où on la voit offrir à sa fille, parce qu'elle aime lire, des romans à l'eau de rose , des revues sentimentales que lui conseille le marchand de journaux-tabac sont particulièrement poignantes. Dès son premier roman, l'inspiration d'Annie Ernaux est déjà bourdieusienne. La culture est fondée sur la séparation.

Mais c'est une inspiration sociologique qu'Annie Ernaux prend en charge du côté du roman, d'une écriture romanesque, centrée sur la représentation d'une expérience existentielle (la sienne, même si dans ce premier roman elle prend encore la forme d'un personnage de fiction) : l'expérience existentielle d'un être divisé. D'emblée Annie Ernaux, cette grande amatrice de Proust, produit une version aggravée de La Recherche du temps perdu, dans une vision presque panique, où le côté de chez Swann et le côté de Guermantes seraient séparés à jamais. Pas de bal de têtes chez Annie Ernaux. L'exercice de mémoire de son héroïne échoue non dans le grotesque et la satire sociale du Temps retrouvé mais dans les contractions douloureuses d'une fille en train d'avorter.

Moins abouti sans doute sur le plan formel que Les années, plus brusque et plus brutal, Les armoires vides ont cependant l'avantage pour moi de rester concentré sur le récit d'une expérience individuelle dans ce qu'elle a de singulier (les pages qu'elle consacre à sa jeunesse dans Les années sont d'ailleurs celles que je trouve les plus réussies). Roman de la division, de la rupture, elle est une très belle réflexion aussi sur l'aliénation et les usages de la langue.  Cette adolescente qui se sépare de son milieu est d'abord une fille qui n'a pas les mots pour nommer sa condition que ne sauraient lui donner non plus encore la culture scolaire :  « Je n'ai jamais pensé que les différences puissent venir de l'argent, je croyais que c'était inné, la propreté ou la crasse, le goût des belles affaires ou le laisser-aller. Les soûlographies, les boites de corned-beef, le papier journal accroché au clou près de la tinette, je croyais qu'ils les avaient choisi, qu'ils étaient heureux. Il faut des tas de réflexions, des lectures, des cours, pour ne pas penser comme çà, surtout quand on est gamine, que tout est installé. » Les pages qu'elle consacre aux mots des écrivains sur son milieu, à la distance qu'il s'agit pour elle de maintenir avec un certain usage de la langue, qui embellit ou considère avec condescendance, sont au fondement de son esthétique.

Je ne sais pas dire encore cependant si j'aime ou pas. Ce n'est peut-être pas le propos. Comme pour Jelinek, dont je parlais plus haut. La radicalité du projet de ces deux écrivains se mesure sans doute à ce que leur œuvre est bâtie pour l'une comme pour l'autre sur un semblable refus de l'horizon d'attente esthétique qui motive habituellement nos lectures. Une question qui reste à éclaircir, ce dont le judicieux recueil de douze des romans d'Annie Ernaux que publie Gallimard sous le titre d'Ecrire la vie va fournir l'occasion.

Par Cléanthe - Publié dans : Littérature française et francophone
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Mardi 7 février 2012 2 07 /02 /Fév /2012 09:06

Dickens-copie-1Né le 7 février 1812, à Porthsmouth, Charles Dickens aurait aujourd'hui 200 ans. Un site très réussi (en anglais) est consacré à fêter le grand écrivain. Google salue cet anniversaire d'un amusant doodle.

Une journée toute choisie pour parler du Challenge victorien organisé par Arieste. Un challenge qui ne pouvait pas mieux tomber, puisque je suis plongé avec enthousiasme depuis plusieurs jours dans Daniel Deronda, le dernier roman de George Eliot. Ce challenge sera l'occasion sans doute de me relancer dans l'oeuvre de Dickens. Mais la passion pour Eliot est en ce moment si vive que ce challenge victorien risque de se transformer pour moi en challenge George Eliot. Je me suis inscrit dans la catégorie Rudyard Kipling (1 à 4 billet d'ici le 24 mai 2013, jour  anniversaire de la reine !).

Par Cléanthe - Publié dans : Histoires d'écrivains
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Lundi 6 février 2012 1 06 /02 /Fév /2012 19:17

Les annéesDe l'après-guerre au milieu des années 2000, Annie Ernaux raconte : des perceptions, des souvenirs, des images, des mots. Elle est ce bébé assis sur un coussin, cette petite fille en maillot de bain sur une plage de galet, cette autre debout devant une barrière ou épaule contre épaule avec une camarade dans le jardin d'un pensionnat, l'une de ces 26 filles de la classe de philosophie du lycée de Rouen posant un jour de 1958-59 sous le marronnier de la cour, bien d'autres encore que montrent des photographies prises au cours de toutes ces années. Elle est aussi cette femme qui se souvient des formes changeantes ou immuables prises par la vie qui passe : le rituel du repas dominical, la découverte de nouveaux sons, de nouveaux goûts, d’œuvres nouvelles, la permanence ou le changement des façons de penser...

Voici un livre dont je ne saurais dire, la dernière page tournée, ce que j'en pense exactement. Commencé dans l'enthousiasme, abandonné puis repris plusieurs fois, le récit d'Annie Ernaux me plaît autant qu'il me déplaît, et pour les mêmes raisons.

Il y a d'abord ce que je trouve très  réussi. L'effort de l'auteur, dans son désir de retrouver au-delà d'elle-même une sorte de conscience collective, à se faire collectionneuse des mots d'une époque : mots de réclames (« L'huile Lesieur trois fois meilleure ! »), expressions convenues (« il faut être de son temps »), chansonnettes à la mode portant jusque dans les cours de récréation la violence coloniale d'une époque (« habana la moukère... »), exigences de réussite sociale (« avoir ses deux bacs »). Sous sa forme épurée, son style sans ornement, presque froid, le livre d'Annie Ernaux ne manque pas d'ambition. Écrit sous la double influence sociologique et littéraire de Bourdieu et de Proust, l'ouvrage en constitue aussi une relecture critique. Le beau final proustien, la volonté de ramener les faits et les actes à cet en-decà des volontés individuelles qu'est l'inconscient social témoignent en faveur de ce projet. Dans une méditation assez subtile renouvelée sur la distance qui sépare le passé du présent, Annie Ernaux trouve les mots pour dire décennies après décennies ce qu'a été pour chaque époque la perception du passé, la vision du futur.

Mais c'est une entreprise qui, malgré ses réussites ponctuelles, et quelques beaux textes, peine à me convaincre vraiment sur le fond. Annie Ernaux signe une autobiographie paradoxale. La clé, dit-elle, lui en est venue lorsqu'elle a trouvé la forme convenant à ce projet qu'elle portait depuis de nombreuses années : écrire une autobiographie qui bannirait le « je » que la grammaire semble réserver à la forme du récit de soi pour une autre forme, mettant en avant le « on » d'une époque avec quelques retours, par le moyen de photographies d'elle qu'elle décrit tout au long de l'ouvrage, sur son propre parcours - ou plutôt  la juxtaposition de différentes images du moi, un « elle » qui, dans le récit, se superpose au « on » de l'expérience commune d'une époque, ce destin impersonnel qui a donné forme et contenu cependant aux expériences personnelles d'un je en situation.

Mais quel est précisément ce « on »  par lequel Annie Ernaux entend échapper à la subjectivité du récit introspectif en livrant une sorte d' « autobiographie impersonnelle et collective » ? Une manière de Zeitgeist ? de conscience inter-générationnelle ? Ou bien au contraire l'esprit d'une génération ? Les meilleurs passages sont sans doute ceux où l'auteur assume sa différence (sociale, culturelle, sexuelle, …) introduisant des clivages, soulignant des tensions dans une Histoire qui cherche à se présenter autrement comme un tout fondu dans l'uniformité de la conscience collective, un chromo travaillé par l'oubli idéologique que l'Histoire est moins faite d'uniformité que de différences. C'est sans doute le génie de Walter Scott d'avoir d'emblée su se situer à ce niveau là.  En revanche, si je retrouve bien  un portrait des années 1940 à 2000 dans le portrait général de ces années qui passent et qu'Annie Ernaux entend nous livrer (les premiers rapports sexuels à l'époque où n'existe pas la pilule, le mariage précoce enfermant les femmes dans une convention dont elles avaient cherché par les études à échapper, le premier emploi en Province, le déménagement à Paris dans l'un des grands ensembles à la périphérie de la capitale, le rituel des courses à l'hypermarché, le divorce, la réorganisation de l'espace urbain, le développement des transports automobiles, la banalisation de nouveaux moyens de consommation), je n'ai pu m'empêcher de me demander au cours de ma lecture si ce « on » de la conscience collective impersonnelle n'était pas autant fictionnel, fantasmatique que le « je » de l'autobiographie traditionnelle. En voulant retrouver l'unité d'une époque, des mots et des images enfouis dans la conscience collective, l'auteur n'aurait-elle pas oublié d'en interroger aussi les tensions et ruptures, ainsi que la situation individuelle, c'est-à-dire la responsabilité et les engagements de chacun de nous par rapport à ce grand être culturel collectif qui  fait les codes et pratiques d'une époque ? Un projet trop sociologique peut-être à mon goût, c'est-à-dire relevant d'une sociologie qui écrase l'individu, et pas assez morale : j'entends par là non le désir d'asséner des leçons de morale à la papa, mais la tentative, qui signe les plus beaux livres selon moi, de libérer la possibilité pour qu'émergent quelques voix vraiment individuelles, par le moyen de l'ironie, de la compassion, de l'analyse, de l'émotion, de la satire, parmi la représentation de toutes les conventions qui les écrasent.


Par Cléanthe - Publié dans : Littérature française et francophone
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Samedi 4 février 2012 6 04 /02 /Fév /2012 10:07

Déjà 4 ans!

 

J'ai ouvert ce blog le 4 février 2008, avec un billet consacré au Courtier en tabac de John Barth, tout simplement parce que j'avais envie de me constituer alors une sorte de carnet de lecture auquel depuis des années je n'étais jamais parvenu à m'astreindre. Le blog, la nécessité de rédiger des billets pour être lu a été l'aiguillon nécessaire. Et même si je ne suis pas toujours ici présent, si la différence entre les livres que je lis et ceux que je parviens finalement à chroniquer se développe sur un mode exponentiel, me voici donc aujourd'hui avec ce carnet dans lequel je peux feuilleter. 4 ans plus tard. 4 ans de lectures, de chroniques, de rencontres aussi: challenges, désirs de livres, lectures communes, découvertes, partages.

 

 

Ma lecture commune préférée:

Nous--tions-les-Mulvaney.gif

Joyce Carol OATES: Nous étions les Mulvaney

 

 

Mon pari le plus fou:

Nouvelles-compl-tes-de-James-1.jpg

lire l'intégralité des 102 nouvelles d'Henry James

 

 

Mon pari le plus raisonnable:

lire les 20 volumes des Rougon-Macquart, tranquillement, sans me presser, au rythme de 2 ou 3 volumes par an.

 

 

Le livre le plus désopilant:

Avril-enchant-.jpgElizabeth VON ARNIM: Avril enchanté


 

Les jalons de ma vie de lecteur:

pousser pour la première fois la porte de Thornfield-Hall, faire semblant de trembler des mystérieux secrets du château d'Udolphe, participer à une conjuration, découvrir Bloomsbury avec Virginia Woolf, redécouvrir Kundera, acheter par hasard un jour dans une librairie un livre au titre mystérieux de Signora Wilson, à la belle couverture et au très beau style, habité de tourments et de musique, sortir époustouflé de la lecture d'Ivo Andric, un après-midi d'été, assis dans un jardin public au soleil avec la certitude d'avoir trouvé un magnifique coin pour lire et un extraordinaire écrivain.

Nuit et JourLes mysteres d'udolphepatrice-salsa.jpg Jane-Eyre.jpgLa-Chronique-de-Travnik.jpg  Joseph-Balsamo.jpg

 

 

Et puis, dans ce carnet consacré essentiellement à des auteurs classiques, la rencontre avec quelques grands contemporains:

un-monde-vacillant.jpg Cynthia OZICK: Un Monde vacillant

 

Fen-tres-de-Manhattan.jpgAntonio Munoz Molina: Fenêtres de Manhattan

 

La-Fille-sans-qualit-s.jpgJuli ZEH: La Fille sans qualités

 

Les-onze.jpgPierre MICHON: Les Onze

 

Les saisons de la nuitColum McCANN: Les Saisons de la nuit

 

Les Soldats de SalamineJavier CERCAS: Les soldats de Salamine


Par Cléanthe - Publié dans : Histoires de lecture
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Jeudi 2 février 2012 4 02 /02 /Fév /2012 22:05

Rob-Roy.pngA la veille de l'insurrection de 1715, Frank Osbaldistone est le fils d'un des négociants et financiers les plus influents de Londres. Après avoir séjourné en France pour y parfaire sa formation commerciale, il est rappelé par son père auquel il a fait part de son désir de se consacrer à la poésie puis placé par lui devant un ultimatum : prenant le partie de la littérature contre son père plutôt que celui des affaires, Frank est déshérité...

Un très grand livre assurément. Les ingrédients du romanesque sont savoureux. Walter Scott se montre maître à enchaîner les intrigues. L'intrigue de l'exil à quoi Frank est contraint se double rapidement d'une intrigue amoureuse : au terme d'un implacable marché, Frank Osbaldistone est contraint de s'exiler chez son oncle et ses cousins, de solides gaillards qui conduisent, pris de chasse et d'alcool, à l'abri des murailles de leur château du Northumberland, une vie désordonnée, pendant que l'un de ses cousins, Rashleig, viendra prendre à Londres la place d'héritier des affaires commerciales. Il y rencontre une nièce de son oncle, Diana, une jeune fille pauvre, belle, indépendante et effrontée qui semble avoir comme poussé toute seule dans cette société d'hommes grossiers, et dont il tombe immédiatement amoureux. Suffisamment mystérieuse pour préparer déjà l'intrigue politique à venir et en même temps amicale envers Frank pour que lecteur ne doute pas de l'existence de sentiments dont elle refuse l'aveu au jeune homme, la présence de cette jeune fille entretient joliment l'intérêt au cours de ce deuxième épisode, jusqu'à ce qu'une fausse déclaration de vol vienne jeter le discrédit sur Frank et lui prouver jusqu'où s'étend le pouvoir de Diana, grâce à l'intervention favorable de la jeune fille et d'un mystérieux personnage dont Frank ne doute pas qu'il soit le véritable voleur. Cependant, une querelle a éclaté entre lui et son cousin, portée par la rivalité des deux jeunes gens. Rasleigh, jeune homme vil et intelligent, tout à l'opposé de ses frères, part  prendre la place de Frank à Londres. Bientôt la nouvelle parvient de Londres que Rasleigh s'est rendu coupable de détournement d'argent. La faillite menace l'affaire familiale. Pressé de se rend au plus tôt à Glasgow pour y rejoindre Owen, le premier commis de son père qui œuvre là-bas à s'assurer le soutien de partenaires de son père, Frank pénètre en Ecosse. C'est le début d'une intrigue financière qui, après les rocambolesques interventions de Rob-Roy, bandit au grand cœur qui prévient Frank des plans que Rashleigh a ourdi contre lui, se mue en une double intrigue aventureuse (le voyage de Frank et du très humain bailli Nicol Jarvi, partenaire commercial de son père, dans les Highlands) et politique (nous sommes à la veille de l'insurrection de 1715 et bientôt la révolte éclate).

Au-delà de l'intrigue, les mérites de ce livre sont multiples. C'est d'abord un très grand roman historique. Par le biais de la pérégrination du jeune Osbaldistone de France jusqu'en Ecosse, Walter Scott trouve le moyen, le long de cet itinéraire qui est aussi une plongée toujours plus loin dans le passé romanesque de la Grande-Bretagne, de donner au lecteur à traverser les tensions ou les oppositions qui font pour l'écrivain la matière de l'Histoire : oppositions du commerce et de la poésie ; du sud, londonien et entreprenant, et d'un nord, rural et rustique ; des protestants et des catholiques ; de l'Angleterre et de l'Ecosse ; des jacobites et des hanovriens ; des Lowlanders et des Highlanders.

Le fait que le personnage principal soit le narrateur de cette histoire prétendument adressée par un Frank Osbaldistone vieillissant, rangé de l'aventure, au fils de l'associé de son père n'est pas le moins plaisant ici. L'assurance du jeune homme, son côté un peu imbu de lui même, quoique sans excès, l'écart entre les faits et le récit qu'il nous en donne sont une des formes les plus manifestes de l'humour de Walter Scott, que je ne m'attendais pas à trouver chez cet auteur, souvenir sans doute d'un Ivanhoé et d'un Quentin Durward lu enfant avec l'esprit de sérieux caractéristique de cet âge.

Vraiment un très grand livre donc, qui va m'inciter je crois à poursuivre assez vite ma lecture (ou relecture) des autres romans de Walter Scott.

 

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Par Cléanthe - Publié dans : Littérature anglo-saxonne (Royaume-Unis, Irlande)
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Samedi 28 janvier 2012 6 28 /01 /Jan /2012 18:30

un-amour-exclusif.jpgEn octobre 1991, les grands-parents de Johanna Adorján ont choisi de mettre fin à leur jour, dans leur pavillon d'un quartier résidentiel sur les hauteurs de Copenhague. Vingt-cinq ans plus tard, leur petite fille se souvient en s'efforçant de reconstruire le parcours de ces deux êtres extraordinaires, confrontés à leur destin : la trajectoire d'un homme et d'une femme qui s'aiment et que les déchirements de l'Europe centrale au XXème siècle n'auront pas réussi à séparer...

Le très joli livre de Johanna Adorján répond pudiquement à une question qui pourrait être sans aucun doute la question esthétique fondamentale se posant aux écrivains de sa génération (Johanna Adorján est née en 1971): si la littérature est une expérience esthétique dont le contenu s'appuie sur une certaine expérience des hommes dans le monde et dans l'Histoire, c'est-à-dire sur la vie, comment dire l'Histoire, la trajectoire du monde et des vivants, les grands bouleversements détournant de leur cours le destin des hommes quand on n'est soi même que l'enfant d'une époque sans guerres ni conflits. Nos premières années n'ont été habitées que de la perte de figurines playmobil ou de l'angoisse de bien voir le dernier épisode du dernier dessin animé, notre jeunesse travaillée par des soucis et des passions pouvant se vivre sans trop de contraintes. Bref, à mesure que l'Histoire s'éloigne, ou semble s'éloigner, de notre mode d'appréhension de la vie, c'est une façon d'écrire même qui devient caduque, la possibilité seulement de continuer à écrire qui demande à être refondée. La question de la possibilité de l'écriture ne se pose plus donc de façon aussi tragique qu'au lendemain de la fin du nazisme ou de la chute du monde soviétique – mais c'est là l'essentiel : quel drame y a-t-il à construire s'il n'y a plus rien de dramatique, si le conflit lui-même de l'écrivain et de son sujet, qui est la question essentielle qui se pose génération après génération d'artistes, ne trouve plus rien à envelopper a priori de tension dramatique ?

L'auteur est journaliste. Elle travaille actuellement pour le supplément culturel de la FAZ. Et c'est sur cette expérience de journaliste qu'elle bâtit son récit. Prenant appui sur la reconstitution de la dernière journée de ses grands-parents, un peu comme aurait pu le faire le docu-fiction, Johanna  Adorján intercale des pages qui sont des récits de ses efforts pour retrouver trace de ce passé commun qui lui échappe : une visite avec son père au camp de Mauthausen, près de Linz, en Autriche, où son grand-père, juif hongrois, a été interné à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, une visite à une amie hongroise de sa grand-mère, le récit d'une journée passée avec sa tante à vider l'armoire de ses grand-parents...- comme les feuilles éparses d'un carnet de famille qui en contre-point du récit de la dernière journée de ce couple habité d'amour et de musique trouverait à en éclairer le thème dramatique final. Particulièrement efficaces, les pages sur le camp de concentration montrent de quelle manière il est encore possible de dire, en creux, une expérience qui nous échappe, tout en soulignant l'insatisfaction profonde que ne peut qu'entraîner une telle ambition, sur un mode légèrement ironique qui, à la manière chère aux auteurs d'Europe centrale, trouve à inclure l'auteur elle-même dans sa critique : longues files de scolaires qu'on conduit sur les lieux à des fins d'édification, guide en baskets, short et polo, parkings aménagés à la porte du camp répondant aux normes du tourisme de masse. Il règne sur les lieux une ambiance de colonie de vacances. Toute tentative pour raconter tombe à plat. Et l'auteur elle-même se surprend un moment à songer qu'elle a oublié de prendre une crème solaire et qu'elle boirait bien un Coca !

Entre reconstitution et reconstruction, Johanna  Adorján parvient finalement à jouer la partition de sa propre revanche – contre l'Histoire, les fractures de l'Europe, la nuit fasciste et communiste. Joliment habitée d'une conscience européenne qui prend sa source dans de multiples origines et le parcours de sa famille de Hongrie au Danemark, puis du Danemark en Allemagne, on la suit à Budapest, à Copenhague, puis à Munich ou à Paris, puis au-delà en Israël ou à New-York. C'est tout un arbre généalogique qui, au détour de certaines pages, émerge du gouffre dans lequel le nazisme avait voulu plonger cette famille d'hommes et de femmes issus de la bourgeoisie juive cultivée d'Europe centrale, un certain goût d'une Mitteleuropa retrouvée (la façon dont elle imagine la rencontre de son grand-père et de sa grand-mère à un concert à Budapest avant la guerre est un des beaux moments du livre), l'ambiance de plomb des années communistes, certains traits aussi du passé familial fossilisés (ce nom hongrois qu'elle ne sait même pas prononcer, chargé des plaies de l'Histoire, puisqu'il est la forme hongroise donnée à son propre nom par son grand-père le libraire Samuel Adler au moment où en Hongrie les noms allemands indiquaient une origine juive). Un très beau livre donc, aperçu sur la table de plusieurs librairies en Allemagne et dont j'attendais avec impatience la publication ici en poche.

Par Cléanthe - Publié dans : Littérature allemande
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Jeudi 10 novembre 2011 4 10 /11 /Nov /2011 19:06

Kundera1Ludvik a été un étudiant communiste en vue, un des responsables du parti dans son université. Mais un beau jour, à la suite d'une stupide plaisanterie, le voici chassé de l'université, du parti, contraint à travailler comme mineur dans un bataillon de jeunes gens suspects aux yeux du régime, devenu donc en peu de temps l'un de ceux qu'auparavant il combattait et dénonçait comme traitres à ses idéaux. Lorsqu'après près de 20 années Ludvik reparait dans la ville de Moravie où il est né, pense-t-on que le présent soit encore au souvenir des misères passées? Car que vaut l'esprit de vengeance si le monde n'est lui même qu'une vaste plaisanterie?



La réédition récente de l'Oeuvre de Kundera dans la bibliothèque de la Pléiade a été l'occasion de reprendre la lecture des romans et récits de ce grand auteur franco-tchèque, que j'ai découvert avec tellement de plaisir à la toute fin des années 80, juste avant la chute du mur. Malgré la lecture, il y a quelques années, de l'un de ses derniers romans français que j'ai beaucoup aimé (le récit d'un retour dans la « patrie » tchèque après la fin du communisme), je n'ai pas trouvé depuis l'envie ou le loisir de poursuivre la lecture de ces œuvres qui figuraient pourtant au sommet de mes souvenirs de lecture – symptôme sans doute d'un éloignement de ce temps de guerre froide, d'un basculement de monde.

 

L'édition de Kundera en Pléiade est arrivée à propos pour rappeler à ses lecteurs la distance qu'il y a entre une œuvre de circonstance et l'immense œuvre d'un grand écrivain qui se nourrit de l'époque, mais dont le propos porte bien au-delà de la situation sociale ou politique qui lui a donné naissance. Je ne peux qu'inciter vivement à se replonger dans cette Plaisanterie qui m'avait déjà tant marqué à l'époque (ou à la découvrir). Car franchement, il s'agit pour moi d'une véritable re-découverte. Avec le temps, en effet, le motif politique s'est estompé. Bien sûr, dans La Plaisanterie, le régime communiste n'est pas un simple décor. Il est plutôt une condition de l'action, mais comme est devenu le régime austro-hongrois pour nous qui lisons aujourd'hui Kafka, Musil ou Joseph Roth. En revanche, il y a une chose à laquelle je n'avais pas été suffisamment attentif à ma première lecture, il y a plus de vingt ans: qu'il s'agit d'un extraordinaire roman d'amour. Je devrais dire plutôt roman d'amours: amour de soi, des valeurs perdues de la jeunesse, de la fidélité au parti, amour des amis, amour d'une jeune fille rencontrée par Ludvik, le personnage principal, au cours de ses années d'indignité, un Ludvik tellement attentif à sa propre misère qu'il ne voit pas celle de cette jeune fille, Lucie, pour laquelle il éprouve cependant des sentiments sincères, plus toute la série des amours jouées, libertinage, faux suicide, récupération politique...

 

S'abreuvant à la double source de la littérature d'Europe centrale (Gombrovicz, Kafka) et des écrivains français du XVIII ème siècle (Diderot, Laclos), cette Plaisanterie est à ranger aussi parmi les toutes premières réussites de l'ironie littéraire, de ces œuvres qui savent porter sur le monde un regard sans concession qui n'exclut pas dans son œuvre critique la personne même de celui qui le porte. Démultipliant les ambitions de ses précédents maîtres, Kundera y ajoute un art certain de la multiplication des points de vue: trois voix portent l'action, celles de Ludvik, l'ancien étudiant chassé du parti communiste à cause d'une mauvaise plaisanterie envoyée par le moyen d'une carte à une jeune fille un peu trop rigide qu'il cherchait à provoquer; de Jaroslaw, ami d'enfance de Ludvik, qui voit le monde au travers des chansons et légendes moraves auxquelles il consacre sa vie de musicien; de Kostka, qui cherche à concilier le communisme et le christianisme; et d'Helena, la femme de Zemanek, l'ancien responsable étudiant du parti, auteur de l'éviction de Ludvik. Le talent de Kundera ici est tel que chacune de ces voix narratives, qu'il intercale par grands blocs de récit, trouve à se démultiplier elle même, au gré de l'évolution des personnages et des résonances en eux des expériences qu'il font du monde. Il en sort un véritable kaléidoscope, un miroitement des perspectives qui, comme dans l'art musical, est la véritable signature de ce livre.

 

L'autre talent de Kundera tient au temps de l'action: dans l'espace des journées que Ludvik passe dans sa ville natale, il trouve à faire se refléter, par le moyen de retours en arrière qui éclairent l'action, près de vingt ans d'histoire de la Tchécoslovaquie: revenu chez lui au moment où s'y célèbre une fête traditionnelle morave, la Chevauchée des Rois, pour y consommer la vengeance qu'il prémédite contre son ancien ami d'Université, Zemanek, en livrant sa femme à un rituel amoureux de possession et de destruction, Ludvik rencontre par hasard, dans un salon de coiffure, son ancien amour Lucie, qui ne le reconnaît pas, et qui, après l'échec de leur relation, a fait la rencontre de Kostka, auprès de qui elle est venue se réfugier. Mais dans un monde où rien n'est stable, il revient au roman d'interroger chacun des présupposés sur lesquels repose l'action: que vaut la fidélité de Ludvik à une vieille querelle de jeunesse, quand bien même elle est à l'origine de plusieurs années de vie gâchée? Cet échec n'est-il pas cependant aussi sa vie, à l'origine d'amitiés (Honza), d'amours (Lucie) qui font le Ludvik d'aujourd'hui? Toute vie n'est-elle pas d'ailleurs elle-même le produit d'une suite d'échecs? Est-il sûr que séduire Helena est le moyen d'atteindre Zemanek? La vengeance ne finira-t-elle pas par produire le contraire de la vengeance? Et la mort elle-même n'est-elle pas qu'une farce grotesque? Symptomatique de ce doute tous azimuts l'indétermination qui porte sur la raison des actes de Lucie, dont on ne saura finalement pas si c'est bien la présence de Kostka que Lucie est venue chercher ici et non pas la présence fantomatique de Ludvik dont c'est la ville de naissance.

 

Enfin, il y a l'annonce de ces thèmes qu'on trouvera développés et thématisés dans les prochains romans: la critique de l'immaturité, l'éloge de la lenteur, l'attention au kitsch. Plus tout ce qui ne pourra trouver place dans les limites de ce billet: la figure du libertinage poussé jusqu'à sa rencontre avec les matérialisations de la croyance et du divin, le caractère méphistophélique de Ludvik, sa ressemblance avec l'ancien complice haï, la parenté de l'horreur et du grotesque assumée jusque dans la référence au Macbeth de Shakespeare, le refuge d'une vie d'imagination.

Par Cléanthe - Publié dans : Littérature d'Europe centrale - Communauté : Les lectures de Florinette
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Jeudi 27 octobre 2011 4 27 /10 /Oct /2011 20:56

Zola10

Monté à Paris, Octave Mouret est un jeune homme de province ambitieux. Rêvant déjà de grand commerce (il sera le protagoniste principal du roman suivant : Au bonheur des dames), c'est aussi un coureur de jupons invétéré, qui pense pouvoir réussir par les femmes, en suivant le chemin déjà emprunté avant lui par d'autres héros de romans du XIXème siècle. L'immeuble dont il occupe une mansarde du quatrième étage va devenir son terrain de chasse. Car derrière la façade pleine de respectabilité de la demeure bourgeoise tout un brouet peu délicat de vices et de pratiques faisandées a trouvé là à se cuisiner...

 

Ce Pot-Bouille est vraiment une œuvre très réussie, sans doute l'un des sommet du cycle des Rougon-Macquart, aussi bien grâce à la véritable jubilation critique dont Zola y fait preuve que pour des raisons formelles, qui tiennent à la nature d'un roman qui n'est pas structuré véritablement par le développement d'une intrigue, mais par le mouvement exploratoire conçu par un Zola, véritable entomologiste de la condition bourgeoise, qui sait trouver dans cet immeuble où vient se loger Octave Mouret un terrain particulièrement approprié à ses recherches. Pot-Bouille est en quelque sorte L’Éducation sentimentale de Zola. De Flaubert, on retrouve le ton caustique, la haine du bourgeois, une ironie féroce, qui n'épargne pas son personnage principal, même si la férocité amoureuse d'Octave est rachetée par un certain donjuanisme, une passion toute donquichottesque à s'enticher des femmes dans lesquelles il ne croit voir au départ qu'un moyen.

 

Car Octave est surtout une formidable invention romanesque. Traversant sans s'y fixer, comme cet escalier de l'immeuble qu'il monte et descend sans fin, les différentes strates de la société bourgeoise, Octave est d'abord un révélateur, par sa propre chimère, de ce monde d'imagination dans lequel ses voisins modèlent leur vie et se donnent à eux-mêmes l'illusion de la respectabilité . La double vie de Duveyrier, partageant bourgeoisement son existence entre sa femme Clotilde et sa maîtresse Clarisse, le ménage à trois que forment Campardon et ses deux femmes, l'hystérique Valérie Vabre, qui profite de ses sorties à l'église pour se donner à des hommes, la voluptueuse Madame Juzeur qui vit par procuration l'histoire des femmes de l'immeuble en s'efforçant de travailler à leur félicité sont quelques uns des détours pris dans cette histoire par des personnages qui jusque dans la recherche la plus brutale du plaisir s'efforcent de sauver la façade de leur respectabilité bourgeoise. Duveyrier ne rêve pas d'une vie moins bourgeoise avec sa maîtresse qu'avec sa femme ; « l'autre Madame Campardon » se dévoue au soin de la maison et de la femme de Campardon ; Valérie Vabre recherche dans d'autres bras une compensation à l'impuissance de son mari, mais s'ennuie dans l'amour ; Madame Juzeur assouvit sa recherche voluptueuse en se faisant manger de baiser par les hommes qui la fréquentent, mais refuse de se donner davantage.

 

Par l'intermédiaire du personnage d'Octave, séducteur pris au jeu de sa propre séduction, qui méprise les femmes dont il tombe amoureux et se prend de passion ou de tendresse pour des êtres en qui il ne voit d'abord qu'un moyen d'assouvir ses appétits et son ambition, quelque chose se donne aussi de la condition féminine dans cette société du Second Empire, officiellement dévoué à la défense de l'ordre et de la religion. Les conquêtes d'Octave sont toutes des femmes frustrées, qui tombent dans ses bras, non par plaisir, mais poussées par la vacance de leur propre vie, ce vide intérieur que Zola diagnostique comme étant au fondement de la condition bourgeoise. Ici une enquête se finit, commencée avec Une page d'amour et poursuivie dans Nana . Ses héroïnes sont toutes des femmes frigides qu'une autre ambition que le plaisir pousse à l'aventure de l'adultère : la simple passion maniaque (Valérie, qui se refuse à Octave, mais se donne à d'autres), un sentimentalisme à l'eau de rose nourri de lectures romantiques (Marie Pichon), l'habitude d'une fille éduquée dans la recherche obsessionnelle d'un homme à épouser (Berthe Vabre, née Josserand). Au-delà des conquêtes d'Octave, ce sont toutes ces femmes qui restent chastes par désintérêt pour l'amour, et qui cherchent à combler par d'autres amours illusoires le néant de leur vie : Clotilde Duveyrier s'étourdit de musique ; Madame Campardon mène une vie vouée à la seule contemplation d'elle-même noyant sa profonde dépression dans le temps passé à sa propre toilette, le goût d'un lit douillet et de lectures tardives ; la tyrannique Madame Josserand traite du mariage de ses enfants comme d'affaires d'argent, ne s'interdisant aucun des roueries dont sont capables certains milieux d'argent et se comportant chez elle en véritable mère maquerelle.

 

C'est dans la vie des domestiques cependant que s'affirme avec le plus de violence la charge de Zola à l'encontre de cette société bourgeoise. Gourd campe un concierge caricatural, une figure emblématique du serviteur aliéné dont la condition est proche de celle des domestiques, mais qui croit s'en éloigner en adoptant le code de valeur de ses patrons, dont il cherche à se faire un fidèle garant de la respectabilité hypocrite. Le contrepoint offert par la description des bonnes et cuisinières qui d'un balcon à l'autre s'échangent des propos irrespectueux le long du trou obscur que constitue la cour des domestiques constitue un des meilleurs moments du roman. Et on trouve dans la description d'Adèle, la fille de cuisine sale et ignorante, accouchant seule dans sa mansarde, les pages les plus féroces de Zola : la souffrance de cette pauvre fille, prise par des maîtres qui la dominent, donnant naissance à une fille dont elle ne connait pas même le père, les mouvements douloureux de son corps redoublés par sa propre ignorance de ce qui arrive à ce corps constitue l'acte d'accusation le plus violent à l'égard de l'hypocrite respectabilité bourgeoise d'un Zola qu'on trouvera rarement aussi féroce ni aussi terrifiant.

 

Ultime ironie de l'histoire, un écrivain habite également cette demeure, avec sa femme et ses deux enfants : un personnage qui ne sera jamais nommé autrement que « le monsieur du deuxième », un homme « qui fait des livres », et dont on découvre à la fin que son œuvre se nourrit des agissements et turpitudes de ses voisins, bref une sorte de substitut romanesque de Zola – un comble dans un roman naturaliste dont l'esthétique exige que l'auteur soit absent !

 

 

Les Rougon-Macquart: n°10

 

Par Cléanthe - Publié dans : Littérature française et francophone - Communauté : Les lectures de Florinette
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